Toute lumière braquée sur la pauvreté

Théâtre • Au Grütli, «Si les pauvres n'existaient pas, Faudrait les inventer» de Jérôme Richer résonne avec force et acuité aux questions posées par un colloque sur les droits sociaux, organisé à l'occasion des 90 ans de la section genevoise de la Ligue suisse des droits de l'Homme.

La pièce «Si les pauvres n’existaient pas, Faudrait les inventer» est habitée par un humour grinçant au service d’un propos fustigeant l’injustice et l’indifférence. (Dorothée Thébert Filliger)

«La Suisse ne reconnaît pas les droits sociaux comme des droits de l’Homme à part entière. Que ce soit sur le plan juridique ou politique, les droits sociaux semblent manifestement relégués au second plan. La pauvreté de la Constitution à cet égard est très préoccupante», souligne Marc Morel du comité de la Ligue suisse des droits de l’Homme (LSDH-Genève). «Un des principaux enjeux réside dans la reconnaissance par le Tribunal fédéral des droits sociaux comme de véritables droits subjectifs et justiciables plutôt que comme des objectifs généraux à valeur simplement programmatique desquels le législateur devrait tenir compte».

C’est fort de ce constat que la Ligue suisse des droits de l’homme organise, à l’occasion de la célébration de ses 90 ans, un colloque de deux jours pour croiser les regards du monde du travail social, des associations et du milieu juridique sur les droits sociaux et ce afin d’appréhender de manière globale et concrète les enjeux en présence et proposer des solutions cohérentes. En parallèle de ce colloque qui a lieu les 17, 18 janvier et 9 février à la Haute école de travail social de Genève (HETS) et au Grütli, Jérome Richer met en scène Si les pauvres n’existaient pas, Faudrait les inventer au Théâtre du Grütli. Une pièce qui explore avec intelligence le rapport contrarié du corps social à la pauvreté, le vécu des personnes qui y sont exposées (en particulier les artistes), ainsi que les sérieux manquements des dispositifs censés les combattre.

«Toute expression artistique dans l’espace public est politique, par conscience ou par défaut», souligne Jérôme Richer. L’auteur et metteur en scène est bien connu des plateaux romands. Il jouit également d’un rayonnement à l’international. Ainsi s’est-il notamment déjà fait remarquer pour son traitement original et audacieux de thèmes complexes et délicats comme la misère morale dans la société capitaliste (Haute-Autriche), la place des Roms dans l’imaginaire social (Tout ira bien), l’industrie de la pornographie (Nous sommes tous des pornstars) ou les conséquences de la décolonisation (Une histoire de Comores).

Démocratiser la culture

Jérôme Richer se revendique d’un engagement pour la démocratisation de l’accès à la culture. Il puise directement aux origines du théâtre en prolongeant la tradition de l’agora grecque qui permettait aux citoyens de se rassembler pour délibérer au sujet des problèmes de la polis en assumant ainsi au mieux leurs responsabilités vis-à-vis d’elle. Issu d’un milieu ouvrier et populaire, le parcours de Richer lui a insufflé le désir de lutter contre l’inégalité culturelle. «Je souhaite donner à ceux qui en ont été privés les outils pour penser et débattre à propos du monde dans lequel on vit». L’auteur en a été personnellement témoin avec sa propre mère.

Il a longuement réfléchi à l’impact de l’inégalité d’accès à la culture classique au sein des classes défavorisées, celle si précisément analysée en son temps par Pierre Bourdieu. A ce titre et comme nombre d’amoureux du théâtre en Romandie, il se réjouit particulièrement de pouvoir assister en juin prochain à l’adaptation par le metteur en scène Thomas Ostermeier de Retour à Reims, l’oeuvre du sociologue Didier Eribon, élève de Bourdieu, au Théâtre de Vidy. Comme il le relève à juste titre, «Retour à Reims est un texte d’une intelligence et d’une force rares. Eribon réussit à mettre des mots justes sur ces stigmates liés aux antagonismes de classe qui subsistent dans nos sociétés libérales».

Déjouer les pièges de la honte

A l’instar de cinéastes comme Ken Loach ou Mike Leigh habitués à effectuer un patient travail d’immersion avant d’actionner la caméra et à confier la distribution à des comédiens non-professionnels incarnant «pour ainsi dire» leurs propres rôles, Jérôme Richer puise souvent son inspiration dans le matériau brut du réel. Pour Si les pauvres n’existaient pas, Faudrait les inventer, il a passé un temps précieux – notamment avec les cinq comédiens de la pièce, à rencontrer des personnes connues et inconnues, à se questionner et à débattre avec eux des implications de la pauvreté à Genève. Les artistes – et en particulier les intermittents du spectacle travaillant au bord du Léman – peuvent être à la fois témoins et victimes de la pauvreté. Cette démarche collective originale a abouti à un travail d’écriture et de réécriture du texte sur le plateau, auquel les comédiens ont été très étroitement associés.

Résistance et émancipation

L’expérience concrète de la pauvreté pendant l’enfance, en tant qu’adulte, à l’âge de la retraite; les stratégies d’évitement, les expédients pour survivre; le rapport à l’injustice, l’indifférence, l’égoïsme, voire le sadisme des plus puissants ou des plus nantis; les impasses structurelles du système des assurances sociales (chômage et aide sociale). Ces situations sont évoquées frontalement par des comédiens usant à la fois du discours rapporté, de l’interprétation en situation et de l’adresse, souvent provocatrice, au public.

En thématisant les carences de la lutte contre la pauvreté ainsi qu’une tendance inquiétante prévalante aujourd’hui en Suisse à la stigmatisation des pauvres, Richer voit juste. Sur le plateau, un monceau d’habits bariolé évoque l’inconfort extrême des sans-abri. Les pauvres apparaissent comme noyés dans un tsumani de vêtements, victimes d’une économie post-industrielle de masse qui les exclut durablement en les reléguant au rang de superflu ou de déchet. Si les pauvres n’existaient pas, Faudrait les inventer est habitée par un humour grinçant au service d’un propos.

La pièce ne néglige cependant pas le comique de situation. Un rythme enlevé permet de passer d’une situation à une autre, propice à pointer et à interroger des problématiques ou injustices sociales particulières. L’écueil du manichéisme est évité ainsi par exemple dans le traitement du personnage de la conseillère de l’Office régional de placement rendue profondément malheureuse par sa propre impuissance et les pressions au rendement insupportables d’une responsable hiérarchique hystérique et perverse. Le vécu émotionnel n’est pas négligé au profit d’un trop-plein didactique. Ainsi, la confrontation avec l’angoisse, la gêne et/ou la honte de recourir à l’aide sociale sont traités avec doigté tout comme la nécessité de se battre pour maintenir sa dignité, ses valeurs et faire valoir ses droits face aux dérives potentielles et à l’arbitraire de la bureaucratie. Une pièce qui atteint donc avec force ses objectifs en donnant à penser sur et à panser la pauvreté.

 

Colloque de la LSDH Genève sur les droits sociaux à la HETS Genève, 17-18 janvier – au Grütli le 9 février.
http://lsdh.ch/downloads/PROGRAMME_LSDH-90.pdf.

Si les pauvres n’existaient pas, Faudrait les inventer de Jérôme Richer, jusqu’au 26 janvier 2019, Théâtre du Grütli, réservation@grutli.ch ou 022 888 44 88

Aude Bourrier incarne Antonia

Interview des comédiens Cédric Simon et Aude Bourrier

Pouvez-vous nous décrire ce travail documentaire auquel vous avez été associés en tant que comédiens ?

 Cédric Simon Ce fut un travail assez riche tant du point de vue du processus de création que d’écriture. Jérôme voulait évoquer certains thèmes comme le chômage, la retraite, l’aide sociale, mais il y a avait aussi énormément de places pour ce que nous voulions amener. Nous avons effectué pendant une partie des répétitions des improvisations autour de ce que nous avons pu vivre nous en lien avec la pauvreté, ce qu’on a vécut avec nos proches, des situations qui nous sont parvenues, etc. Et puis, nous avons pu en témoigner entre nous sous la forme de scènes assez cadrées qui ont alimentés une bonne partie du spectacle.

 Avez-vous participé d’une manière ou d’une autre à la mise en scène. Comment les choses se sont déroulées concrètement sur le plateau?

Aude Bourrier Théoriquement, au théâtre, il y a toujours pour les comédiens une possibilité de proposer des choses. Avec Jérôme, les propositions sont réellement prises en compte. On peut suggérer des choses, s’amuser avec l’espace. Jérôme a travaillé aussi avec Joelle Dangeard, en charge de la lumière, qui était tout le temps là et faisait des propositions. En fin de compte, c’est la dramaturge Olivia Csiky Trnka et Jérôme qui avaient le dernier mot. Mais j’ai apprécié la manière collective d’aborder le texte.

 Pouvez-vous nous décrire ce travail particulier d’écriture et réécriture collective du texte? Qu’apporte selon vous le fait d’adopter aussi le discours rapporté et l’adresse au public ?

 CSn La place que Jérôme accorde en tant que metteur en scène, porteur de projets, est remarquablement clair. D’un côté, il assume les thématiques, le texte en lui-même, mais il laisse aussi une grande place à la liberté, à la discussion, au travail à la table où l’on décortique le texte et l’on propose des choses.  A cette étape-là, il est d’une grande écoute. Le texte est un matériau vivant qui change sous l’effet de la proposition des comédiens et de ce qui se passe autour. Jérôme a voulu avoir des moments de rupture assez nets entre le discours rapporté et la parole directe. Et je dois dire qu’en tant qu’interprète cela est assez jouissif de pouvoir passer d’un moment de narration à un moment plus incarné où l’on parle d’une situation à quelqu’un. On lui rapporte des propos que quelqu’un a dit. On refait des petits bouts de scène, comme quand on raconte une blague. On est ainsi dans quelque chose de beaucoup plus organique. J’aime beaucoup ce mode d’adresse.

Comment avez-vous vécu cette confrontation avec le personnage d’Antonia – le fait de devoir incarner cette bénéficiaire de l’aide sociale qui a des ambitions artistiques et se révolte contre le caractère obtus et borné de son assistante sociale ?

 ABr Par rapport à la dernière partie, Antonia, je me suis beaucoup demandé «Pourquoi elle dit ça?». Au début, j’avais de la peine à m’identifier complètement à elle. Je me disais: mais en fait pourquoi elle se plaint, pourquoi elle n’accepte pas ce job de serveuse sous-payée? Je me suis posé des questions sur sa situation à elle. Au bout d’un moment, j’ai compris que l’important, c’était surtout que cette personne n’avait pas la possibilité de s’exprimer. On ne l’entend pas et elle ne parle pas. Et donc en tant qu’interprète, il s’agit de porter cette parole sur le plateau et de faire entendre ce que l’on entend jamais. Le personnage d’Antonia évolue dans différents espaces sur la scène et dans sa tête. Elle est à mon sens à la fois dans le registre de la résistance et de l’émancipation. Elle a de la rage, de la niaque. Elle a osé dire à l’assistance sociale ce qu’elle pensait vraiment de ses conseils bidons. Les travailleurs sociaux sont en fait coincés dans des logiques de rentabilité qui ne devraient pas avoir lieu d’être pour ce genre de métier. Et il ne faut pas oublier qu’ils sont aussi les victimes du système qui les sécrètent.

 

Interview de Marc Morel, membre du comité de la Ligue suisse des droits de l’homme

 

Quels sont aujourd’hui les principales missions de la Ligue suisse des droits de l’homme? La lutte contre la stigmatisation de pauvres et de la pauvreté en fait-elle partie?

La LSDH-Genève, exclusivement composée de membres bénévoles et qui ne perçoit aucune subvention, a toujours eu vocation à diriger son action de terrain principalement dans les domaines qui sont pas ou peu couverts par d’autres associations. C’est ainsi que notre travail de terrain porte essentiellement sur les droits des personnes détenues.

Par ailleurs, la lutte contre toutes les formes de discrimination, d’exclusion et de stigmatisation fait depuis toujours partie de nos préoccupations majeures, particulièrement celles qui touchent les étrangers et les personnes vivant dans la précarité, qui se recoupent parfois.  Au sein de coordinations d’associations et en collaboration avec certaines d’entre elles, nous luttons contre le recul préoccupant des droits de chacun-e aujourd’hui et en faveur du respect de tous les droits fondamentaux, en particulier le droit d’asile. Nous avons de plus toujours été opposés aux mesures de contrainte et assurons une forme de veille de la situation des personnes détenues administrativement. Nous considérons que toute détention administrative est illégitime mais veillons a minima à ce que les conditions légales propres à ce type de détention soient respectées, ce qui n’est pas toujours le cas, en particulier à l’établissement de Favra, lequel ne répond pas aux normes légales. Nous nous opposons en outre aux renvois forcés et aux conditions inhumaines et illégales qui entourent leur mise en oeuvre. En tant que membre de la FIDH, nous participons aussi à des interventions sur le plan international.

D’après vous, en matière de droits sociaux en Suisse, quels sont aujourd’hui les principaux défis à relever ?

Le premier défi consiste à ce que la Suisse reconnaisse les droits sociaux comme des droits de l’Homme à part entière. Que ce soit sur le plan juridique ou politique, les droits sociaux semblent manifestement relégués au second plan.  La pauvreté de la Constitution à cet égard est très préoccupante. Un des principaux enjeux réside dans la reconnaissance par le Tribunal fédéral des droits sociaux comme de véritables droits subjectifs et justiciables plutôt que comme des objectifs généraux à valeur simplement programmatique desquels le législateur devrait tenir compte. Même selon cette vision erronée de la nature des droits sociaux, leur pleine réalisation serait subordonnée aux ressources et capacités  financières de l’Etat. Le constat est ainsi encore plus intolérable en Suisse.

La question du non-recours aux droits sociaux est une problématique qui attire semble-t-il de plus en plus l’intérêt des chercheurs et de certaines collectivités publiques. Pourquoi à votre avis? Est-ce un signal réjouissant? 

Si l’on peut se réjouir de prime abord que les chercheurs et des  collectivités publiques se saisissent de la problématique du non-recours, cela démontre surtout que de très nombreux ayants droit n’ont pas accès aux prestations qui leur sont dues. Il est toutefois heureux que la question des personnes qui ont des droits mais qui n’y recourent pas faute d’information ou à cause d’obstacles institutionnels et administratifs, ignorée depuis très longtemps, soit enfin considérée. Il est temps que l’on cesse de se focaliser sur la question de l’abus, marginale, et de résoudre le vrai problème qu’est le non accès aux droits, couplé au non-recours aux prestations. L’Etat doit jouer son rôle pour ne pas priver des personnes de leurs droits plutôt que de se réduire à un rôle d’Etat policier….

Quels sont les principaux points forts du colloque organisé en collaboration avec la HETS? A qui est-il destiné? A qui sera destiné priorité la publication issue du colloque ?

Le principal point fort du colloque – et des événements que nous organisons pour fêter nos 90 ans en général – réside dans le fait qu’il s’agit de regards croisés du monde du travail social, des associations actives et du milieu juridique sur les droits sociaux, afin d’appréhender de manière globale et concrète les enjeux en présence et proposer des solutions cohérentes. Le public visé est très large: toute personne intéressée est bienvenue! Nous espérons que les étudiant-e-s et des professeur-e-s de la HETS et de la Faculté de droit de l’Université de Genève viendront également, ainsi que les associations actives dans le domaine social, les expert-e-s et les représentant-e-s politiques. Notre but est avant tout de promouvoir les droits sociaux!