Une “intifada des briques de terre”

Palestine • A l'heure où les projecteurs sont braqués sur Jérusalem et où les observateurs s'interrogent sur le possible déclenchement d'une 3ème intifada, Rashed Sawafta, coordinateur de la Jordan Valley solidarity campaign rappelle le contexte dans lequel ces événements s'inscrivent et la résistance pacifique que mène de longue date le peuple palestinien, le plus souvent loin des feux médiatiques. Rencontre.

Rashed Sawafta, qui était récemment de passage en Suisse, vient de la Vallée du Jourdain, une immense étendue de 2’400 km2 le long du fleuve du même nom, à la frontière entre la Cisjordanie et la Jordanie. Située entièrement en dessous du niveau de la mer jusqu’à la mer Morte, à moins 400 mètres, il y règne un microclimat qui en fait la zone la plus fertile de la région, un peu comme une serre géante. Ce territoire, qui représente près de 30% de la Cisjordanie, se trouve à 90% en «zone «C», placée sous le contrôle complet de l’armée israélienne. Pour rappel, les accords d’Oslo de 1993 établissaient trois zones d’influence dans la région: la zone A, sous contrôle palestinien complet, la zone B, sous contrôle civil palestinien et contrôle militaire conjoint, et la zone C, entièrement sous contrôle israélien. Une situation transitoire qui devait déboucher sur le retrait progressif des troupes israéliennes et la création d’un Etat palestinien indépendant.

Plus de 20 ans après, la situation s’est cependant dégradée, avec une augmentation des colonies et de la présence israélienne dans l’ensemble de la Cisjordanie. Selon la version officielle, il est fondamental pour Tsahal de se maintenir dans la région frontière du Jourdain «pour des raisons de sécurité». Depuis de nombreuses années, de multiples ONG, parmi lesquelles Amnesty International, ainsi que le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies (UNOCHA) dénoncent cependant la politique des autorités israéliennes dans la région et le déplacement des populations palestiniennes qu’elle provoque.

Quels sont les problèmes rencontrés par les Palestiniens de la Vallée du Jourdain?
RASHED SAWAFTA Les problèmes sont nombreux, mais deux des problématiques principales ont trait à l’accès à l’eau et aux destructions d’habitations. La vallée compte 37 colonies israéliennes qui sont toutes des colonies d’agriculture extensive. Les colons y font pousser du raisin, des dattes, des oranges, des fleurs, des tomates, etc. Tout cela essentiellement pour l’exportation, notamment vers l’Europe. Il existe des infrastructures (puits et canalisations) qui amènent l’eau vers les colonies, mais il est interdit aux Palestiniens de les utiliser. Ceux-ci doivent parcourir 60 km pour acheter de l’eau à un prix très élevé (22 shekels le mètre cube, soit environ 5.50 CHF) et la ramener en camion. Il arrive de plus que l’armée israélienne arrête ces camions et en confisque le chargement. A eux seuls, les 9400 colons de la vallée consomment 6.6 fois plus d’eau que les 56,000 habitants palestiniens! Les puits construits par Israël, plus profonds et performants que ceux des Palestiniens, ont conduit à l’assèchement de ces derniers. L’accès à l’eau du fleuve Jourdain a en outre été interdit aux Palestiniens alors qu’Israël crée de nouvelles colonies le long de la frontière: c’est un système d’apartheid! Avant 1967, les habitants de la vallée pouvaient vivre de leur production agricole et de l’exportation vers le reste du Moyen-Orient, mais la plupart ont dû renoncer à cette activité en raison du manque d’eau. Une majorité vit sous le seuil de pauvreté et beaucoup sont contraints d’aller travailler dans les exploitations agricoles des colonies pour des salaires très bas. Ce n’est pas ce qu’ils souhaitent, mais ils n’ont pas le choix.

Qu’en est-il des destructions d’habitations?

56% du territoire de la vallée a été décrété «zone militaire fermée», et il n’est pas possible d’y obtenir un permis de construire. En zone C, l’obtention d’un tel permis est dans tous les cas extrêmement difficile, ce qui force les Palestiniens à construire «illégalement». Nous recevons ensuite des ordres de démolition, même pour de petites maisons faites de bois et de tôle, ou lorsque nous souhaitons construire des puits pour accéder à l’eau. Même lorsque nous possédons la terre et les papiers pour le prouver, nous n’obtenons le plus souvent aucun résultat devant les Cours israéliennes. Le village de Makhul, par exemple, a été détruit trois fois en 2013 par les forces israéliennes. En octobre dernier, les communautés de Fasayil et Al Jiftlik ont également été détruites. Le village d’Abu Al Ajaj, qui a déjà été victime à trois reprises de démolitions en 2012, 2013 et 2014, a reçu de nouveaux ordres de démolition. 13 familles qui vivent près de la colonie de Massu’a sont particulièrement visées. Le but est d’agrandir la colonie et de dédier les terres à l’agriculture. La politique israélienne correspond pour nous à une stratégie qui vise à déplacer la population palestinienne hors de la zone, et elle est efficace! Avant 1967, la vallée comptait 260’000 habitants et il n’en reste aujourd’hui plus que 56’000.

Vous dites pratiquer une résistance non-violente, pouvez-vous nous expliquer?

Dans une situation comme celle-ci, demeurer sur le territoire représente déjà une forme de résistance, d’où notre slogan, «exister c’est résister». Nous visons avant tout à permettre aux Palestiniens de demeurer sur leurs terres et mettons tout en œuvre pour éviter leur déplacement hors de la vallée. Dans ce but, nous reconstruisons les maisons qui ont été détruites par l’armée à l’aide de matériaux légers et peu chers comme de la paille ou des «Mud bricks» (briques de terre). Nous en avons reconstruit plus de 200. Nous tentons également de relier les villages au système de distribution d’eau des rares territoires sous autorité palestinienne («zone B», environ 5% de la vallée). La «Jordan valley solidarity campaign» est active dans 20 villages et a été créée par des membres de ces mêmes communautés. Il s’agit donc d’une organisation de base. Nous ne disposons pratiquement d’aucun financement et reposons essentiellement sur l’engagement des membres des communautés. Nous sommes l’unique réseau qui travaille dans l’ensemble de la vallée du Jourdain, ce qui montre bien le degré de nécessité que connaît la région! Nous effectuons également un important travail politique, notamment au niveau international, par exemple en fournissant des informations au mouvement «BDS», qui invite au boycott des produits de la vallée du Jourdain (souvent étiquetés «made in Israel», ce qui rend impossible de savoir qu’ils sont produits dans des colonies). Nous faisons également visiter la région et effectuons des voyages à l’extérieur pour faire connaître la situation. Il faut que les gens sachent ce qu’il se passe ici!

Plus de 20 ans après les accords d’Oslo, quel bilan faites-vous?

La situation depuis les accords d’Oslo s’est empirée. Les destructions de maisons, par exemple, ont commencé en 1997. L’Etat Hébreu n’a pas respecté les accords et bloque toutes les possibilités de trouver la paix. Il ne respecte pas le droit international! Les autorités israéliennes détruisent des maisons, tuent des gens, elles usent de notre temps et de notre énergie. Elles ne veulent pas d’Etat palestinien et semblent n’avoir qu’un plan: expulser tous les Palestiniens et créer un Etat juif. Elles ont tout le pouvoir. La situation est de pire en pire!

Que pensez-vous de la résurgence actuelle des tensions, notamment dans la ville de Jérusalem? Croyez-vous en une troisième intifada?
Une troisième intifada permettrait à Israël de donner une mauvaise image des Palestiniens, donc ne serait pas positive. Il est cependant possible qu’elle survienne, car ce qui est en train d’arriver en Palestine, du nord au sud, est totalement inacceptable! Il faut cependant rappeler que la résistance n’est pas nou
velle. Tous les jours et depuis longtemps, les Palestiniens résistent pour leurs droits et leur liberté un peu partout dans les territoires occupés, comme nous le faisons dans la Vallée du Jourdain. C’est en quelque sorte une intifada permanente, mais qui prend une autre forme, non-violente. Nous pratiquons une «intifada des briques de terre»!