La mort à vivre en héritages

Théâtre• Au théâtre de Vidy de Lausanne, «Nachlass» se penche sur ce que les vivants en sursis et les morts en devenir ou advenus souhaitent laisser comme traces et legs mémoriel multimédia. Troublant et vivifiant.

Voici un memento mori (ou rappel aux humains qu’ils sont mortels) doublé de récits de vie recomposés au filtre de la mort et de la survivance mémorielle à nuls autres pareils. Ce, au gré d’un parcours en huit chambres et destinées : base jumper quarantenaire flirtant avec le létal au flanc d’une montagne qu’il gravit flanqué d’une caméra GoPro subjective et de ses pensées sur la préparation au vol et sa relation de couple, chanteuse refoulée en théâtre d’absence servie dans un petit cabaret lynchien ou proche de l’univers du peintre américain Edward Hopper. Mais aussi voix d’une ambassadrice en Afrique flottant sur un mausolée de cartons d’archives et parlant de son souhait d’investir tout son argent dans une fondation de soutien aux artistes, dont le chorégraphe et danseur Faustin Linyekula, qui revendique la création comme un espace de quête et d’exploration dans une République Démocratique du Congo (RDC) ravagée par des décennies de conflits. Ou musulman zurichois témoignant en documentaire vidéo de sa minutieuse préparation au dernier voyage tandis qu’un tapis de prière accueille le spectateur.

A la sortie de la performance, Pauline, adolescente, est admirative: «C’est une belle manière d’aborder un sujet difficile. Délicat, intime et universel, le dispositif nous laisse ainsi la liberté de l’approcher à notre manière.» Le témoignage le plus touchant ? «Celui de cette Française soulignant qu’elle n’a pas, aujourd’hui dans son pays, le libre choix de sa propre mort, ce qui l’a conduit à vivre dans la souffrance. Elle est alors contrainte de se rendre à Bâle afin de recourir à l’euthanasie. Un thème controversé, où l’on entend souvent le témoin espérer que le spectateur gardera un bon souvenir de lui. Cela m’a appris qu’il existe autant de morts que de vies possibles.»

Dire la mort
Dans le sillage thématique sur la fin de vie aidée par des tiers de la pièce Le Voyage d’Alice en Suisse du dramaturge helvétique Lukas Bärfuss, mais sur un ton éloigné de la comédie dramatique, on découvre donc le témoignage d’une aînée évoquant son suicide assisté en Suisse, vécu comme un soulagement apaisé au pays d’Exit et de Dignitas. Une Jurassienne nonagénaire ayant travaillé dans l’horlogerie parle de ses photos que l’on découvre sous forme de copies sur une table familiale ronde reproduite. Elle les a prises durant toute sa vie et détaille son idée même de la photographie qui semble rejoindre les intuitions du philosophe français Jacques Derrida avançant que «la photographie est la manière dont notre temps assume la mort.»

«Ce sont des tombes multimédia qui n’exposent pas le corps mais l’idée performative de disparus, de ceux qui vont décéder ou côtoie la mort», explique Stefan Kaegi du collectif théâtral Rimini Protokoll faisant des témoins de leur création des «experts du quotidien», invités à interpréter leur propre rôle. Le Soleurois cosigne cette installation immersive avec notamment le metteur en scène Dominic Huber déjà auteur de Situation Rooms autour de la production, la vente et l’exercice des armes, installation scénique présentée à Vidy par le passé.

«Comment créer une performance où les personnes qui témoignent ne sont plus là a été le défi essentiel avec les être rencontrés au gré de ce projet. De quelle manière chacun est-il amené à organiser sa propre disparition ? Que se passe-t-il lorsque le corps continue à vivre dans un état de démence sénile, singulièrement en Suisse où les soins palliatifs sont conséquents ?» Telles sont quelques interrogations de Nachlass selon Stefan Kaegi. Dans l’installation, on entend aussi les voix d’un couple entrepreneurial travaillé par le passé nazi au cœur de son bureau reconstitué de Stuttgart. Un Genevois encore jeune, notamment pêcheur à la mouche en sursis atteint d’une maladie rare, s’adresse à sa fille de treize ans dans la chambre aux écrans multiples d’un motel. On le voit encore actif alors que ses derniers mois de vie verront son corps déconstruit par la maladie. Il s’interroge sur le souvenir et la mémoire de lui laissée à l’adolescente. Un ancien chercheur au CHUV disserte sur la dégénérescence accélérée dans un décor plasticien de vaisseau spatial en ouvrant sur une réflexion concernant réalité et perception de tout visage. L’ensemble varie ainsi pertinemment ses angles, parcours, dramaturgies et décors autour de l’identité post-mortem.

Deuil et survivance
«La mort est beaucoup plus vaste que la vie», entend-on dans le film de Woody Allen, Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu, qui cisèle les pièces d’un puzzle relativement noir où le mensonge et l’illusion apparaissent comme le plus précieux viatique pour l’existence humaine. Nachlass (littéralement ce que l’on «laisse après») imagine un lieu de transit, sorte de purgatoire-limbes boisé en ovale où les spectateurs prennent place, scrutant une mappemonde surplombante où s’inscrit une simulation des personnes décédées sous forme de points luminescents, partie statistique la moins convaincante de cette installation «sans personnes» qui se révèle un étrange objet dramaturgico-scénographique en huit univers intimes posés au seuil et au-delà de la fin.

Les questions essentielles que pose Nachlass sont celles de tous les endeuillés: comment faire le deuil de ceux dont on ne se souvient pas? Comment retrouver du vivant en soi, alors que le trauma de la mort a entraîné l’effacement de soi-même? Qu’est-ce qu’entendre et voire le mort? Que me reste-t-il du défunt? Autant d’interrogations existentielles qui engagent la réflexion sur la douleur et le mystère extrêmes du deuil, ainsi que sur les voies de sortie d’un enkystement mélancolique, dont la menace plane toujours sur le survivant. L’opus retrouve au cœur de son dispositif de «reenactement» (répétition performative, re-création d’événements ou souvenirs notamment) de vécus face à la mort, la pensée de la psychiatre française Laurie Laufer. Le deuil est le temps de la «survivance», c’est-à-dire le «retour entre ce qui survient de ce qui a été et ce qui est là, comme trace de ce qui a été». (L’Enigme du deuil).

Nachlass. Théâtre de Vidy. Jusqu’au 24 septembre. Rens. : www.vidy.ch.
Et tournée européenne sur : www.rimini-protokoll.de

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