«Merci patron!» est-il un film politique?

Cinéma• «Merci Patron!» Le film qui a accompagné les manifestations contre la Loi Travail, est perçu comme un film encourageant la mobilisation. Il interroge toutefois la question de l’organisation de celle-ci.

Le film de François Ruffin raconte comment une famille modeste du Nord de la France parvient à «couillonner» le CEO de LVMH, Bernard Arnault. (photo: Jeanne Menjoulet)

Le documentaire de François Ruffin Merci Patron! a connu un succès public exceptionnel en 2016 pendant et après la période des manifestations contre la loi «Travail», succès en salles qui s’est poursuivi sur DVD. Son réalisateur, journaliste à Fakir, a été présenté comme l’un des initiateurs de «Nuit debout», et il vient de connaître un triomphe aux César, où son œuvre a été sacrée meilleur film français de l’année. Il en a profité pour faire des déclarations plutôt ravigorantes au micro sur le sort de la classe ouvrière, en stigmatisant la directive européenne sur les «travailleurs détachés», qui met en concurrence les prolétaires des divers pays de l’Union.

Un film d’action directe, vraiment?
Pendant les luttes sociales de l’an dernier, l’économiste spinoziste Frédéric Lordon fit l’éloge de ce film contant les mésaventures d’un couple de chômeurs du Nord de la France, les Klur, victimes de la délocalisation de leur usine Kenzo, transférée en Pologne par le groupe LVMH de Bernard Arnault. Endettés, incapables de rembourser l’emprunt qu’ils ont dû contracter pour acheter leur pavillon, les Klur vont être saisis et expulsés. Ils sont désespérés et songent à mettre le feu à leur maison plutôt que de la voir saisie. Ruffin apparaît alors en personne dans le film et se met en tête de les sauver par tous les moyens… En alternant menaces de campagne médiatique et tentatives d’intervenir dans les assemblées d’actionnaires du groupe, Ruffin, se faisant passer pour le fils Klur, parvient à amener Arnault ou ses sbires à une négociation «secrète» qu’il filme et enregistre à l’insu de l’émissaire du PDG.

Dès lors que les Klur se voient octroyer une somme équivalent à leur dette et Serge Klur engagé dans un magasin Carrefour sur pression «amicale», le film est constitué et toute l’affaire dévoilée. Le cynisme de l’envoyé du patron plaidant la discrétion aux Klur et leur faisant jurer de ne rien dire aux syndicats ni à la presse – surtout pas à Fakir – est ainsi mis sur la place publique. Lordon a qualifié Merci patron! de «film d’action directe», se référant à cette forme de lutte préconisée par le mouvement anarchiste au début du 20e siècle, consistant à agir sans intermédiaire, sans respect des lois, par la violence au besoin. Comme l’écrivait Emile Pouget dans son livre portant précisément en titre L’Action directe (1910), celle-ci «bande le ressort humain, trempe les caractères, elle affine les énergies. Elle apprend à avoir confiance en soi! A ne s’en rapporter qu’à soi! A être maître de soi! A agir soi-même!» (p. 2).

Pourtant, que voit-on dans Merci patron! sous-titré: «L’arnaque version lutte des classes»? En rien la prise en main par les Klur de leur sort, ni même leur prise de conscience de ce qui fonde leur exploitation, moins encore la mise en branle d’un mouvement collectif avec leurs anciens camarades d’usine. On assiste plutôt à une «instrumentalisation» bienveillante des Klur par le cinéaste, car c’est lui qui pratique «l’action directe» et monte «l’arnaque» en question. S’il est plaisant et même réjouissant de voir Ruffin jouer un tour à Bernard Arnault, le film est dénué de toute dimension mobilisatrice et même démonstrative: au mieux a-t-on affaire à un sauvetage individuel grâce à l’investissement exceptionnel du cinéaste qui fait un «coup» dans la lignée de Michael Moore.

Extinction de Nuit Debout et retour des Klur à la maison
Il y a cependant autre chose qui émane de ce film et qui ne fait pas vraiment partie de son propos explicite et moins encore de sa revendication, c’est le fait que les seuls éléments réfléchis, les analyses socio-économiques, nous sont fournies, dans le film, par les syndicalistes ou anciens syndicalistes CGT de l’usine sinistrée. Et c’est aussi l’action de ce syndicat qui déclenche la plus grande crainte du patronat ou de ses exécutants lors des «négociations» que conduit le cinéaste au nom des Klur. On est donc loin d’une action qui se passe des «intermédiaires» que sont les organisations ouvrières, de même que lors des manifestations du printemps dernier ce sont la CGT et dans une moindre mesure FO qui mobilisaient les foules dans les rues, les partisans de «l’action directe» venant s’y adjoindre sans parvenir par leurs seules forces à mobiliser et engager quelque action que ce soit.

A cet égard, l’extinction du mouvement «Nuit debout» comme le retour à la maison des Klur, contents d’avoir retrouvé du travail et épongé leurs dettes, devraient faire réfléchir sur les nouvelles conditions des luttes sociales et l’obsolescence des formes «traditionnelles» de celles-ci, dont nombre de stratèges et de politologues font leurs choux gras. Et faire réfléchir sur ce qu’est un film politique et un film «militant».

A cet égard, une bande dessinée de Kris et Etienne Davodeau, Un homme est mort (Futuropolis, 2006), offre un utile contrechamp. Elle raconte comment le cinéaste René Vautier, alors recherché par la police pour avoir réalisé un film anticolonialiste virulent (Afrique 50), a pu, à la demande de la CGT, venir filmer clandestinement les manifestations des travailleurs de la reconstruction de Brest en grève générale en 1950 et comment son film a été projeté dans des cours d’immeubles – ou de baraquements –, des salles de réunion dans toute la région pour stigmatiser les brutalités policières (un mort et plusieurs blessés par balles dans les rangs de la CGT et du PCF), mobiliser les habitants et les rendre solidaires. Le film, sonorisé artisanalement après coup avec la lecture d’un poème d’Eluard, se consuma littéralement lors de ce mouvement: tourné en 16mm sur une pellicule inversible (sans négatif), il n’en existait qu’une seule copie qui finit en lambeaux, en dentelles et disparu…

Cette BD montre comment un film de témoignage, si pauvre et fragile qu’il soit, peut devenir une arme comme le sont les tracts, les harangues, les réunions et les manifestations. Il existe de nombreux exemples de ce type: dans les années 1930, Joris Ivens et Henri Storck tournèrent un film sur la grève des mineurs dans le Borinage belge qui à la fois témoignait des luttes, de la répression et des solidarités empêchant les expulsions, partageant les denrées. L’histoire du cinéma est jalonnée d’exemple de ce type. Merci patron! y prendra-t-il place? Il est permis d’en douter.

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