Au plus près de l’humain

Visions du réel• De terres conflictuelles hantées par la tragédie à des zones frontières vécues dans la peau de migrants, le festival de cinéma documentaire Visions du réel, qui débute à Nyon, piste une poésie sensorielle là où règne la désespérance.

Dans "Destierros", du Canadien Hubert Caron Guay, ne se révèlent à l'image que les visages éclairés des témoins, candidats à l'exil de l'Amérique centrale aux Etats-Unis, le reste de l’espace étant colonisé par la nuit.

Aux yeux du directeur artistique en partance, Luciano Barisone, le spectateur des films programmés à Visions du réel doit être placé face à «un défi qui, loin d’être intellectuel, aride, se déploie dans un champ au cœur duquel il se sent davantage attiré que poussé. Ainsi, l’amour, notamment de l’humanité, est-il une réalité indéfinissable et par nature avec des limites. Mais l’amour est inhérent à l’acte même de filmer».

L’un des cinéastes préférés de Barisone n’est autre que le Belge Pierre-Yves Vandeweerd, une sorte de poète malickien du cinéma documentaire contemporain. Son film, Les Eternels – des êtres habités de la «mélancolie d’éternité» – maraude aux confins du Haut-Karabakh, région hantée par le souvenir du génocide arménien et minée par un conflit larvé. Elle a proclamé son indépendance en 1991, s’arrachant à l’Azerbaïdjan au terme d’une guerre entre Arméniens et Azéris, qui a fait près de 30’000 morts et chassé de chez eux des centaines de milliers de réfugiés. La signature d’un cessez-le-feu en 1994, encore en vigueur aujourd’hui, n’a pas résolu le conflit entre Bakou et Erevan en désaccord sur le statut de la région. Le Karabakh apparaît otage des relations entre la Russie et l’Arménie et la Russie et l’Azerbaïdjan, une sorte de monnaie d’échange.

Des voix off et des hommes
En mode immersif, Vandeweerd exhume avec empathie l’âme venteuse et à bout de souffle de peuples souvent invisibles balafrés par les conflits et les situations d’exils. Une manière de se pencher sur ce qui est advenu mais aussi sur l’acte documentaire dans un «corps à corps très organique, fait à la fois de ressenti et de sens», comme il aime à le souligner. Voici un film transhistorique méditatif, qui semble reprendre comme par magie le récit biblique de Joseph d’Arimathie, notable juif apparaissant dans les Evangiles après la crucifixion pour demander à Ponce Pilate l’autorisation d’emporter le corps de Jésus pour sa mise au tombeau dans un sépulcre. Fidèle à l’intention originelle théologique des Evangélistes, le réalisateur en fait un procédé relevant de l’intertextualité. Il signe de courtes capsules narratives recoupant ici les pensées de soldats dans les tranchées, là celles d’errants qui tournent littéralement en rond dans une région conflictuelle, oubliée et en ruines. Ce piège à ciel ouvert est aussi celui de Joseph qui doit attendre la résurrection de Jésus pour mourir, tout en étant effrayé que le Christ ne revienne pour annoncer la fin des temps et la vie éternelle pour tous.

Au lieu de planter le cadre historique (aucun indice de lieu ou de temps hors quelques indications écrites), il plonge, dans le sillage de Terrence Malick (La Ligne rouge), mais selon des modalités autres, le spectateur dans un bain sensoriel, où la voix off ne représente plus un point de vue unique et flotte désormais partout d’un corps à l’autre. Ce narrateur, sans corps et sans matière, pose des questions ouvertes tandis que la caméra balaie les paysages enneigés, se coule dans les courses éperdues des êtres, rejoint les fantassins dans tranchées de la ligne de front de ce qui ressemble à un Désert des Tartares. Cette voix off paraît d’emblée insituable, humaine et biblique à la fois. De plus, ses interrogations naïves «Si nous posons les armes, si nous nous rendons, que deviendra-t-il de la mort qu’ils ont laissée dans nos yeux? Peut-être deviendrons-nous à nouveau les esclaves de leur liberté?» tranchent avec la relative neutralité et banalité de ce que l’image investit.

Des exilés du Honduras et du Guatemala
A l’instar de Destierros (Bannissements) du Canadien Hubert Caron-Guay, le film de frontières est un genre à part entière, a fortiori entre les Etats-Unis et le Mexique, dans ce désert et ces forêts où, chaque année, les candidats à une vie moins pénible, loin des gangs, des brutalités, tortures et menaces létales se bousculent pour rejoindre les 11 millions de sans-papiers aujourd’hui présents au pays de l’Oncle Sam. Venant notamment du Honduras, qui occupait jusqu’en 2015 la première place des pays les plus violents du monde. Mais aussi du Guatemala, un Etat faible infiltré par le crime organisé et où les remesas, les envois de fonds des émigrés, en forte hausse, tendent à atténuer les immenses inégalités sociales. Luciano Barisone précise que «le réalisateur a cosigné il y a sept ans, une série web mettant en lumière les destins d’êtres expulsés de l’univers social, délestés de tout espoir, résistants ou perdus. A la vision du film, on voit bien qu’il jette son corps dans l’expérience des clandestins dont certains demandent l’asile politique au Canada et vit littéralement avec eux. Cela en restitue l’énergie des corps.»

Entre cinéma-vérité et mise en scène, Destierros est un film fait d’errances, de paroles et d’immobilité dans l’attente, qui effondre autant qu’elle exacerbe. Il dévoile les candidats à l’exil dans une scénographie digne des «dramaticules» de Samuel Beckett, qui masque le corps du personnage et le morcelle. A l’image, ne se révèlent que les visages éclairés des témoins, le reste de l’espace étant colonisé par la nuit. L’effet en est que les récits qui parlent d’atteintes au corps, de complicité entre police et crime organisé pour traquer et tuer les candidats à l’exil, percutent l’imaginaire du spectateur avec une force démultipliée. Prenez cette réfugiée guatémaltèque fuyant les «maras», des gangs de rue qui sèment la terreur dans toutes les strates de la société et souhaitent prendre les femmes de force pour les intégrer dans leur organisation. Alors qu’elle refuse de livrer l’une de ses amies à l’organisation criminelle, son cousin est battu, sa maison pillée, sa famille volée et tabassée. Sa mère décide qu’ils doivent venir ici un par un pour ne pas qu’ils les massacrent tous.

Ce «ici» est peut-être le refuge pour migrants de Ciudad Juarez, dans l’état mexicain de Chihuahua. On y sert trois repas par jour mais le séjour y est limité à trois jours, semble-t-il. Comme le souligne un jeune exilé, «le problème est l’autre côté», une fois la frontière franchie. Trouver un contact, éviter d’être pris et renvoyé. Un réfugié politique sur sol canadien évoque la corruption et les mafias. «Au Honduras, tu ne peux pas les dénoncer, sinon ils te tuent toi et ta famille. Ainsi suis-je arrivé à Mexico, où je fus encore victime de la violence. Un pays qui accueille des réfugiés comme le Canada nous déporte.» Destierros est un grand bain sensoriel, un objet hypnotique et lyrique qui nous remet en contact avec l’humain, le ballet incertain de corps face au train où se cacher ou non, les éléments, le ciel et la lumière, la nuit. Un poème audacieux sur la mort et la renaissance qui n’est pas sans rappeler de loin en loin le cinéma de choc esthétique et métaphysique du réalisateur mexicain Carlos Reygadas (Post Tenebras Lux, Lumière silencieuse).

Auteur de ce documentaire d’immersion dans la peau de migrants, le Canadien Hubert Caron-Guay souligne qu’ «en suivant les routes des migrants, Destierros trace le chemin d’une réclusion. Un chemin où le temps reste encore le chemin le plus long entre deux endroits». Saisissant l’attente des clandestins au bord des voies ferrées accueillant des wagons scellés qui devront passer par plusieurs checkpoints, le film est le contre-champ d’une actualité brûlante. Donald Trump a promis le renforcement des contrôles frontaliers et l’érection d’un Mur par la menace du ponctionnement de près de 25 milliards de dollars, que les seuls migrants mexicains envoient annuellement à leurs familles. Selon un migrant attendant le bon train de marchandises à squatter, Trump se trompe et des pans entiers de l’économie américaine employant une main-d’œuvre centraméricaine surexploitée et à très bas coût n’y survivraient guère. Beaucoup de sentiments contradictoires se bousculent dans cet ennui, cette attente, où la vie circule au-delà des mots, dans les regards, sur les visages.

Festival Visions du réel, du 21 au 30 avril à Nyon. www.visionsdureel.ch
Coproduit par Arte France, Les Eternels sera diffusé par la chaîne et deux films du cinéaste sont visibles sur youtube.

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