Président Directeur-général Macron

France• Elu plus jeune président de la République française avec l’admiration non dissimulée de certains commentateurs, Emmanuel Macron s’apprête à poursuivre le programme entamé par ses prédécesseurs.... en pire.

Avant et après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence française avec 66% de suffrages, les commentateurs n’auront pas cessé d’opposer «deux France». L’une, jeune, ouverte et européenne, d’avenir et de progrès, incarnée par le «charmeur» Emmanuel Macron, l’autre nationaliste, craintive et refermée sur elle-même incarnée par Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, deux candidats mis sur pied d’égalité dans un raccourci hallucinant. Au lendemain de l’élection, nombre de commentateurs s’extasiaient encore sur la victoire de l’ouverture et du progrès face à l’obscurantisme, ou l’accession au pouvoir de ce symbole d’une «nouvelle génération de moins de 40 ans».

Pourtant, le premier tour de la présidentielle avait révélé des fractures bien plus complexes que cette vision binaire, et notamment une part importante de la population – dont de nombreux jeunes et membres des classes populaires – penchant pour une gauche de véritable transformation sociale, avec des scores de 19,58% pour Jean-Luc Mélenchon, de 6,36% pour Benoit Hamon et de 1,73% pour les petits candidats de gauche radicale, soit environ 28% au total. Au second tour, les taux records d’abstention (25%) et surtout du vote blanc ou nul (11,5%), ont illustré cette réalité. Peu après l’élection, une enquête de l’institut Harris interactive relayée par les médias français indiquait du reste que 59% des électeurs de Macron au second tour voulaient d’abord empêcher Marine Le Pen d’accéder à la présidence.

«Il n’y a pas de corrélation entre le chômage et le taux de protection»
«Mme Le Pen arrive troisième de ce second tour, après M. Macron, les abstentions, les bulletins blancs et nuls», s’est d’ailleurs empressé de souligner Jean-Luc Mélenchon, alors que son porte-parole Alexis Corbière rappelait que «la France qui ne veut pas de l’extrême droite mais qui ne veut pas non plus qu’on casse le code du travail à coups d’ordonnances, qu’on remette en cause son système de retraites, qu’on supprime 125’000 postes de fonctionnaires, elle est toujours là». Le candidat du PS Benoît Hamon affirmait lui aussi que «si 63% des Français ont voté pour Emmanuel Macron, cette majorité n’existe pas pour démanteler le Code du travail par ordonnance…ou supprimer l’Impôt de Solidarité sur la Fortune. Elle n’existe pas pour diminuer le nombre de fonctionnaires et laisser disparaître les services publics, dégrader l’hôpital et les écoles. Elle n’existe pas pour approuver les traités de libre-échange».

Dès le lundi suivant l’élection, une manifestation a réuni plusieurs milliers de personnes à Paris à l’appel notamment de syndicats pour rappeler le message à Emmanuel Macron. «Ce n’est pas un président qui a été élu, c’est un président directeur-général», commentait Mickaël Wamen, de la CGT et membre actif du collectif à la base de l’organisation de la manifestation, interrogé par l’Humanité. Une image parlante et une mobilisation nécessaire. En effet, le nouveau président, qui a déjà mené sa campagne en vendant son produit à la façon d’un entrepreneur, n’a pas manqué de réaffirmer sa volonté de mener à bien rapidement, à coup d’ordonnances – à la façon du manager avec son entreprise – certains de ses projets. En particulier, une réforme du code du travail dans une ampleur plus large que la fameuse loi El Khomri, qui avait provoqué une levée de boucliers au printemps 2016 et débouché notamment sur la création du mouvement Nuit Debout. Elle avait finalement été adoptée de force, via le fameux article 49.3, après 5 mois de vives contestations.

Mais cet historique ne semble point contrarier le président Macron, qui ambitionne de poursuivre dans la lancée en privilégiant encore plus les négociations par entreprise ou par branche plutôt que la législation et les normes nationales sur le travail. Le but affiché: recréer de l’emploi, même si rien ne démontre que la recette fonctionne. «L’idée selon laquelle l’accroissement de la flexibilité, c’est-à-dire l’accroissement du pouvoir des employeurs, est la source d’une meilleure compétitivité et de création d’emploi est très ancienne mais n’a été démontrée à aucun moment. Au contraire, des études de l’OCDE démontrent qu’il n’y a pas de corrélation entre le taux de chômage et le taux de protection», explique à l’Humanité Emmanuel Dockès, professeur de droit du travail à l’université Paris Ouest-Nanterre.

Le renouveau version Macron
Par un impressionnant tour de passe-passe, Emmanuel Macron est parvenu à se faire passer pour un homme incarnant le «renouveau». Il s’inscrit pourtant dans la droite ligne et se trouve même à l’origine, en tant que conseiller puis ministre de l’économie, de certaines des politiques – d’orientation néolibérale – les plus contestées du gouvernement Hollande. Parmi elles, la fameuse «Loi Macron» visant à «déverrouiller l’économie française», qui a elle aussi été imposée avec le 49.3. Entre 2007 et 2010, Emmanuel Macron avait du reste œuvré, à l’appel de l’économiste Jacques Attali, comme rapporteur puis membre de la commission pour la «libération de la croissance», chargée par Nicolas Sarkozy de plancher sur des recommandations afin de relancer la croissance économique française. Au menu: réduction de l’administration et du déficit public, renforcement de la concurrence dans les services, réduction du coût du travail, simplification des règles de l’emploi, etc…

En février 2017, une note de Dany Lang et Henri Sterdyniak, des Economistes Atterés (groupe d’économistes opposés à l’orthodoxie néolibérale) qualifiait le programme économique d’Emmanuel Macron de «programme néolibéral “progressiste’’ uniquement pour ceux qui pensent que le progrès consiste à imposer à la France d’aller vers le modèle libéral» et s’inscrivant «dans la continuité de la politique menée par François Hollande et Manuel Valls». «Ce programme nous propose d’accepter les demandes du grand patronat, en espérant que celui-ci daigne investir et embaucher en France», critiquaient-ils encore.

Réorienter l’Europe, un «mirage dangereux»
Autres éléments figurant à l’agenda du nouveau président: maîtriser les dépenses publiques, en réalisant 60 milliards d’euros d’économies d’ici à 2022, notamment via la suppression de 120’000 postes d’agents publics, réformer l’ISF (impôt sur les grandes fortunes), baisser les impôts des entreprises de 33 à 25% ou réaliser une loi de moralisation de la vie publique, incluant notamment l’interdiction pour les élus et les ministres d’embaucher un membre de leur famille. La volonté de réorienter l’Europe en la dotant d’un vrai budget et en imposant un socle de droits sociaux, pourrait sembler séduisante. Elle ne trouve toutefois pas grâce aux yeux de Dany Lang et Henri Sterdyniak, qui qualifient la proposition de «mirage dangereux», rappelant qu’elle exigerait l’unanimité des 28 chefs d’Etats de l’Union et que toute harmonisation sociale se ferait vraisemblablement par le bas.

Pas plus d’enthousiasme pour le plan d’investissement de 50 milliards sur 5 ans, comprenant notamment 15 milliards pour la transition écologique et 15 milliards pour la formation. «Ce montant ridiculement faible est nettement insuffisant et aucunement à la hauteur des défis écologiques, sociaux et économiques qui nous font face», estiment les Economistes atterrés.

Une importante force de gauche radicale et de transformation sociale existe et pourrait faire entendre sa voix à l’Assemblée nationale. Encore faudra-t-il qu’elle parvienne à surmonter ses divergences et à se montrer unie, ce qui semble loin d’être gagné, à l’image des difficiles discussions entre le PCF et la France Insoumise.

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