Chronique de la violence machiste ordinaire

La chronique féministe• Dans son récent ouvrage "Violences conjugales. Du combat féministe à la cause publique", Pauline Delage relève la manière dont la problématique de la violence machiste, qui touche à l’intime, a émergé dans la sphère publique pour y trouver une place légitime comme thématique politique.

Par Nolvenn Gambin, pour Feminista!

Pas une semaine, sans qu’un titre ou qu’un article minimise une situation de violence machiste. Un exemple récent? Le post Facebook du Matin le 7 juin qui titre: «Un drame familial fait un mort et un blessé grave». Les faits réels? Un mari abat sa femme par balles avant de se suicider. Un exemple parmi trop d’autres. Le tumblr Les Mots Tuent compile ces articles pour dénoncer et montrer l’ampleur du phénomène médiatique. Cette succession de faits divers qui ne semblent comporter aucun lien entre eux rend invisible l’immense problématique sociétale qu’est la violence machiste.

Une des explications pour la présence si prégnante de cette vision peu instruite sur les violences machistes pourrait être due à la nouveauté du phénomène. Dans ce cas de figure, les violences machistes représenteraient ainsi un objet social peu connu, peu analysé. Malheureusement, ça fait bientôt 50 ans que le thème des violences machistes est traité par les féministes. En effet, les années 1970 ont marqué la reconnaissance des violences à l’encontre des femmes comme problématique publique. Différents processus se sont depuis mis en place, que ce soit avec la création d’hébergement pour les femmes victimes, l’accompagnement des victimes (consultation, numéro d’urgence, soutien juridique) et enfin des changements législatifs qui prennent un peu mieux en compte cette réalité de violence envers les femmes.

Pourtant, nous, féministes, avons l’impression de jouer au jeu «un pas en avant et deux pas en arrière» et depuis 50 ans, ça commence à faire long… Dans son récent ouvrage Violences conjugales. Du combat féministe à la cause publique, Pauline Delage relève la manière dont cette problématique qui touche à l’intime a émergé dans la sphère publique pour y trouver une place légitime comme thématique politique. En comparant le cas américain et le cas français, elle se concentre sur la construction et le développement d’une cause qui prend racine dans les milieux féministes et se positionne ensuite sous différentes formes et avec différentes tensions dans la société.

Le livre offre une perspective très intéressante sur la question des violences machistes dans le couple. Il permet d’avoir une vision globale de cette problématique complexe, tout en citant des exemples spécifiques qui mettent en lumière certains aspects du travail professionnel et/ou militant.

La lecture débute sur la manière dont la thématique de la violence conjugale a émergé dans les milieux féministes. Au sein d’espaces de paroles féministes, l’expérience individuelle des violences machistes prend une dimension sociale où «la violence n’est pas entendue comme le produit de rapports interindividuels ou de subjectivités pathogènes, mais comme le résultat de rapports de domination: la responsabilité en incombe aux hommes collectivement, et à la société dans son ensemble». Si cette lecture de la violence machiste existe depuis les années 1970, elle est pourtant toujours peu prégnante dans notre société suisse où l’individualisation des situations de violence prédomine et où les configurations de violence dans le couple se veulent neutres.

Le deuxième chapitre aborde la professionnalisation des structures d’hébergement des femmes victimes de violences avec des dynamiques et des tensions entre féminisme, travail social et santé publique. La troisième partie se concentre sur l’institutionnalisation de cette cause féministe.

Avec la première partie, la dernière partie est particulièrement prenante. Elle adresse les controverses actuelles liées à la problématique des violences machistes.

Les violences machistes entre deux partenaires intimes font toujours actuellement l’objet de nombreuses tensions discursives. Au niveau des politiques publiques suisses, la manière de nommer cette violence reflète sa compréhension sociétale: du terme femmes battues qui nomment les violences physiques masculines dans les années 1970 à celui de violences conjugales qui rend invisible le rapport asymétrique entre hommes et femmes et finalement le concept de violences domestiques qui efface toute spécificité depuis les années 2000. Notre ère est celle où la violence entre deux partenaires intimes peut toucher chacun-e, quel que soit son genre, sa religion, son orientation sexuelle ou sa couleur. Incomprise, illégitime, l’analyse structurelle n’est prise en compte ni par les médias, ni par les services publics, ni par la justice ou la police.

Pourtant, les données statistiques soutiennent les analyses qualitatives. Comme susmentionné, la violence domestique enregistrée par la police comprend quatre types de relation: partenaires, ex-partenaires, relation parents-enfants et autre lien de parenté. En 2015, les catégories «partenaires et ex-partenaires» représentent 80% des personnes prévenues et 77% des personnes lésées. Parmi ces personnes prévenues, 80% sont des hommes, tandis que parmi ces personnes lésées, 80% sont des femmes. Nous constatons ainsi que la majorité des violences domestiques concernent les violences machistes entre deux partenaires intimes ou anciennement intimes. Pourtant, la dimension structurelle de cette domination masculine qui se vit dans l’intimité n’est que très peu formulée en Suisse, où l’individualisation et la psychologisation des violences prédominent.

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