Terres outragées, vies bouleversées

Photo• Monsanto est dans ligne de mire des Rencontres de la photographie d’Arles, comme les dérèglements climatiques qui inondent la planète.

Mo Parr, 74 ans. Trieur de semences, il est engagé par des fermiers pour séparer les mauvaises graines de celles à replanter. Monsanto l’a attaqué en justice pour « complicité avec des fermiers dans l’usurpation de brevets » et a gagné son procès. ©Mathieu Asselin

Par Christophe Vuffelin

Arpentant le passé de la firme Monsanto fondée en 1911 et dont la prospérité s’est établie en temps de guerre, le photographe franco‐vénézuélien Mathieu Asselin propose «Monsanto, une enquête photographique» qui s’emploie à donner plusieurs dimensions aux ravages causés par la multinationale aux Etats-Unis, au Vietnam et en Inde mais aussi aux résistances de son storytelling au «service du bonheur de l’humanité».

«Améliorer l’agriculture. Améliore la vie». Le slogan accompagne la vision d’enfants indiens souriants dans un pays où Monsanto est accusé d’avoir contribué au suicide de 290’000 paysans. La propagande est affichée par le site net de la firme qui reprend celle prétendant que la chimie va avec un «développement durable»supposé respectueux de l’environnement.

Mathieu Asselin “Monsanto. Une enquête photographique”. Saugeois, Illinois, 2012.

 

Aux yeux de Mathieu Asselin, la culture d’entreprise basée notamment sur le déni des conséquences environnementales est identique à celle de Syngenta la multinationale bâloise d’agrochimie. Une entreprise aujourd’hui rachetée par le groupe CemChina et présidée par Ren Jianxin, roi mondial de l’agroalimentaire, est régulièrement sous le feu des critiques. Des ONG tels Swissaid et Pain pour le prochain mettent en garde contre les conséquences néfastes pour l’agriculture, les consommateurs et l’environnement : privatisation des semences, pesticides toxiques, position dominante sur le marché.

Des fermiers américains ruinés
Rares sont néanmoins les multinationales aussi détestées, Monsanto comptant une Journée mondiale de protestation à son encontre et une galerie de portraits de manifestants altermondialistes ou non posant avec leurs pancartes «tueurs d’abeilles» et parfois leurs masques Anonymous. L’enquête photographique reprend alors l’esprit du travail photographique de Robert Frank, Les Américains, portraits de ses concitoyens, ici sur fond gris. L’objectif cadre aussi des fermiers en procès contre Monsanto. La firme poursuit et harcèle systématiquement ses opposants sur sol américain. Ainsi, Mo Parr, 74 ans. Trieur de semences, il est engagé par des fermiers pour séparer les mauvaises graines de celles à replanter. Monsanto l’a attaqué en justice pour «complicité avec des fermiers dans l’usurpation de brevets» et a gagné son procès.

En forme d’hommages rappelant la peinture américaine de paysages du 19e siècle, voici des portraits de fermiers américains ruinés devant leurs champs qui semblent avoir viré au gris dans des teintes délavées. Ils ont été broyés pour s’être opposés à la multinationale.

Nulle surprise à croiser dans «Monsanto, une enquête photographique», des archives vernaculaires, des documents internes à la firme et des coupures de journaux notamment sur différents scandales qui émaillent l’histoire de la firme américaine. Plus singulière et inédite, un chapitre sur l’utopie d’une maison en plastique conçue par Disneyland et sponsorisée par Monsanto. Automatisée, elle fut présentée comme un paradis promis à la ménagère et visitée par 20 millions de personnes entre 57 et 67.

Nous sommes alors à Anniston, une cité modèle investie par Monsanto qui y produit entre 1929 et 1971, 308 tonnes de PCB, substances toxiques, écotoxiques et reprotoxiques. Leurs fabrication et utilisation sont interdites en France depuis 1987 et en Suisse depuis plus de 30 ans. Mais elles continuent à polluer sols et cours d’eau. Anniston est  devenue aujourd’hui une ville fantôme minée par la contamination de ses sols. En février 2002, Monsanto est condamnée à payer 700 millions de dollars de dommages et intérêts aux 3516 plaignants de la cité et à financer la décontamination controversée et inaboutie du site.

Mathieu Asselin “Monsanto. Une enquête photographique”. David Baker (65 ans) devant la tombe de son frère Terry. Terry Baker est mort à l’âge de 16 ans des suites d’une tumeur au cerveau et d’un cancer du poumon causés par l’exposition aux pcb. Le taux moyen de présence des pcb à Anniston est 27 fois supérieur à la moyenne nationale.

L’Agent orange, poison éternel
De 1961 à 1971, par avion ou par hélicoptère, les forces US ont déversé 72 millions de litres d’Agent orange sur 14% du territoire du Sud-Vietnam avec pour but d’éradiquer les forêts servant de couverture au Vietminh. Le nombre estimé des victimes sur plusieurs générations au Vietnam s’élèverait selon les estimations rapportées par la journaliste Marie-Monique Robin à 150’000 enfants atteints de malformations et 800’000 malades. Les photos de l’ouvrage reflètent ces mutations tératologiques et les sidérantes images de fœtus monstrueux dans les bocaux d’un Hôpital d’obstétrique de la capitale.

Figurent aussi les portraits d’enfants atteints de vétérans américains de la Guerre devant se soumettre à une harassante médication pour survivre. Le site de production basé à Nitro de 1948 à 1971 deviendra l’une des zones les plus polluées aux dioxines aux Etats-Unis avec ses sites d’enfouissement illégaux de déchets. Alors que la région connaît une dépollution très insatisfaisante, Monsanto se débarrassera des problèmes légaux, réglant en 2012 une ardoise de 93 millions de dollars pour permettre aux habitants et plaignants de créer un fonds leur assurant des soins médicaux.

En 2008, Nicolas Hulot, l’actuel Ministre de la Transition écologique et solidaire du gouvernement Macron, préfaçait l’enquête de Marie-Monique Robin, Le Monde selon Monsanto. De la Dioxine aux OGM, une multinationale qui vous veut du bien se demandait «s’il faut continuer à permettre à une société comme Monsanto de détenir l’avenir de l’humanité dans ses éprouvettes et d’imposer un nouvel ordre agricole mondial». Le groupe américain, racheté en 2013 par l’Allemand Bayer spécialisé dans les pesticides et tenu notamment responsables de la disparition des abeilles, tente en ce mois de juin une offensive pour pénétrer l’espace européen.

Monsanto est par ailleurs toujours poursuivie  par plusieurs travailleurs agricoles américains atteints de cancer du sang. Ils estiment que leur lymphome a été provoqué par un contact prolongé au Roundup. Dans le cadre de l’enquête, la justice américaine a déclassifié, le 21 mars 2017, 250 pages de correspondances internes de la firme agrochimique (Les Monsanto Papers). Monsanto savait depuis 1999 le caractère mutagène du glyphosate et a tenté d’étouffer l’affaire.

Heather Bowser se décrit comme une «enfant de l’Agent orange». Elle est née avec plusieurs doigts et une partie de la jambe droite manquants. Son père, Bill Morris, s’est trouvé en contact avec l’Agent orange en combattant au Viêtnam.

Les limites d’une approche
La démarche est proche du journalisme narratif ou slow journalism, une information qui prend le temps, se déclinant sous forme de reportages d’immersion grand format, multimédia, qui remonterait notamment à Nicolas Bouvier et à Stendhal avec sa conception du roman comme un «regard qu’on promène le long des chemins». La dramaturgie du récit photographique comprend des sources et des époques diverses. Elle mêle l’étude critique aux images sous forme d’histoires fragmentaires qui sont finalement éditées en livres. Les récits se concentrent sur les détails et certains aspects du sujet abordé. La portée analytique de la réalisation demeure ainsi souvent limitée. En témoignent les travaux de la photographe et ex-journaliste barcelonaise Laia Abril autour d’adolescentes américaines atteintes d’obésité, d’anorexie ou sur l’avortement.

Mais ces enquêtes ne font pas de ces photographes des photojournalistes, ni des photographes documentaires. Il y a au moins une exception à une relative superficialité et un caractère fragmentaire, kaléidoscopique jusqu’au vertige dans l’approche du réel de ces récits photographiques. Soit l’investigation cosignée Paolo Woods et Gabriele Galimberti autour des paradis fiscaux, Les Paradis. Rapport annuel (2015).

L’eau et son potentiel de destruction
Un monde qui se noie explore la dimension humaine du changement climatique en se cristallisant sur les inondations par-delà les frontières géographiques et culturelles. Plutôt que d’entreprendre une description littérale des zones sinistrées, le photojournaliste de formation Gideon Mendel se concentre sur l’impact personnel que peuvent avoir les inondations afin d’évoquer une vulnérabilité qui fait tache d’huile face au réchauffement climatique. Pour mener à terme son engagement artistique et humain, il est à l’affût des bulletins météorologiques et publications d’ONG internationales sur leurs sites.

L’eau et son potentiel de destruction intéressent depuis 2007 ce photographe londonien d’origine sud-africaine né à Johannesburg en 1959, ayant débuté son parcours photo en s’intéressant aux dernières années de l’apartheid, puis salué pour sa série HIV par le prix Eugène Smith pour la photographie humaniste. Il sillonne l’Angleterre, l’Inde, le Nigeria, la Thaïlande… et se fait le sismographe de vies naufragées par une culture de l’indifférence. Explorant les lieux sinistrés, il réalise des portraits posés des populations (la série “Portraits submergés”), le plus souvent en semi-immersion, dans des instants incertains où l’être s’essaye à prendre la mesure d’un désastre qui a balafré toute une vie: coulées de boue, maisons anéanties, champs dévastés.

Le protocole de prise de vue est reconduit à chaque cliché. Des êtres prennent la pose en pied dans ou devant leur habitation envahie par les eaux. Des eaux boueuses et comme traversées de tourbillons les floutant au Pakistan ; blanches opalescentes et recouvrant ce couple jusqu’aux genoux en Haïti alors que e sommier en fer a été dressé contre une paroi et que le sommier trempe ; à Bangkok avec cette mère digne et déterminée, de l’eau glacée jusqu’à la taille portant son enfant à la chevelure froissée par des nuits de veille.

Christophe Vuffelin

Rencontres d’Arles, du 3 juillet au 24 septembre 2017. Les deux séries font l’objet chacune d’un livre.

Catalogue des Rencontres d’Arles, Actes Sud. Rens: www.rencontres-arles.com www.mathieuasselin.com et www.gideonmendel.com

 

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