Fatima Ahmed Ibrahim, grande féministe soudanaise, est décédée

Soudan• Fatima Ahmed Ibrahim s’en est allée le 12 août à l’âge de 88 ans. Et pas une seule ligne à ce sujet n’a été écrite dans la presse francophone.

Les rares fois où, sous nos latitudes, on entend prononcer le nom de Fatima Ahmed Ibrahim, c’est en général parce qu’elle a été la première femme à avoir siégé au parlement soudanais, où elle avait été élue sur la liste du Parti communiste en 1965. Cependant, son parcours et ses luttes, bien plus riches et étendus que son engagement parlementaire, restent largement méconnus. Née en 1929 dans la ville d’Omdurman, sa mère était – chose plutôt rare – diplômée de l’Université et son père enseignant et imam. De son enfance et adolescence, Fatima dira: «J’ai eu la chance de naître dans une famille éduquée. Petite, j’ai pu sans problèmes aller à l’école avec des garçons. C’est vers l’âge de dix-huit ans, en lisant des livres socialistes, que j’ai découvert la vie des femmes soudanaises: une vie où l’on ne comptait pas pour un. Toute la société était construite par et pour l’homme. Du fait de mon expérience, cela m’était insupportable. J’ai décidé d’agir.» Elle commencera très tôt et ne s’arrêtera jamais.

Un engagement cher payé
A l’école secondaire déjà, elle affiche ses idées sur les murs et sera à la tête d’une protestation contre la suppression des cours de sciences pour les filles. En 1952, elle participe à la fondation de l’Union féminine soudanaise qui milite entre autres pour les droits civiques des femmes. Quelques années plus tard, elle en deviendra la présidente. En 1954, elle rejoint le Parti communiste soudanais, dont elle sera membre du comité central par la suite. A cette époque, le Parti communiste est le seul du pays qui accepte l’adhésion des femmes! Mais elle payera cher son engagement pour les femmes et contre les dictatures qui se succèdent au Soudan.

En 1969, l’année de son mariage avec le syndicaliste Alshafie Ahmed Alshiekh, celui-ci est exécuté quand le premier Ministre Gaafar Nimeiry rompt la brève alliance conclue avec les communistes. Fatima Ahmed Ibrahim passera les années suivantes en prison ou en résidence surveillée, jusqu’au renversement de Nimeiry en 1985. Après l’arrivée au pouvoir du Front national islamique du président Omar el-Béchir, elle sera à nouveau arrêtée, puis, libérée grâce à une importante campagne internationale en sa faveur, elle s’exile en Grande-Bretagne en 1990. Elle y recevra le Prix des droits de l’homme des Nations unies en 1993. En 2005, elle retourne au Soudan où elle sera à nouveau élue au Parlement avant de prendre sa retraite politique.

Un héritage à découvrir
Pourquoi la vie et l’œuvre de Fatima Ahmed Ibrahim sont-elles si méconnues en Europe, et en particulier dans le monde francophone? Peut-être sa défense d’une émancipation des femmes indissociable de la justice sociale ne «colle-t-elle» pas avec un féminisme contemporain mettant au centre de la réflexion les besoins des femmes aisées? Peut-être sa lutte pour un féminisme ancré dans les traditions et les valeurs locales dérange-t-elle des militantes féministes trop euro-centrées? Fatima, lorsqu’elle parlait de son combat, disait: «Notre première revendication a été de demander des droits politiques pour la femme car nous pensions – avec raison – que tout découlerait de là. Au nom du Coran, on nous les refusait. Alors, on a décidé d’apprendre l’islam pour montrer aux fondamentalistes que cette religion ne contenait pas l’exploitation de la femme.» Une position défendue à l’heure actuelle par de nombreuses féministes islamiques, mais qui s’attire toujours les foudres de la plupart des féministes occidentales. Fatima leur avait déjà répondu: «L’émancipation ne signifie pas pour nous, femmes soudanaises, devenir une autre copie de la femme occidentale».

Une grande femme nous a quittés: sa vie et son œuvre trouvent toute leur place dans les débats actuels au sein du féminisme et méritent d’être (re)découvertes.

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