La bureaucratie néolibérale corsète le monde

La chronique de Jean-Marie Meilland• David Graeber, anthropologue anarchiste américain et l’un des animateurs du mouvement Occupy Wall Street, a publié en 2015 un ouvrage intitulé en français «Bureaucratie». Ce livre permet de réfléchir de manière inhabituelle à diverses questions concernant le système dans lequel nous vivons.

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David Graeber, anthropologue anarchiste américain et l’un des animateurs du mouvement Occupy Wall Street, a publié en 2015 un ouvrage intitulé en français «Bureaucratie». Ce livre permet de réfléchir de manière inhabituelle à diverses questions concernant le système dans lequel nous vivons.

Une première question, centrale, est précisément celle de la bureaucratie. Le néolibéralisme s’est toujours prévalu, au nom de la liberté, d’une hostilité déclarée à la bureaucratie, identifiée au socialisme et au communisme honnis. Mais paradoxalement, comme Graeber et d’autres auteurs1 l’expliquent avec éloquence, il n’y a finalement guère de système plus bureaucratique que le système néolibéral. C’est qu’un système voulant assurer la plus grande liberté pour les grandes banques et les multinationales en vue de maximiser leurs profits ne peut fonctionner sans de puissantes interventions venant d’en haut.

On peut en citer toute une série. Les règlements de toutes sortes prolifèrent aujourd’hui aux niveaux national et supranational (comme on le voit dans l’UE), alors que de nombreux traités contraignants mettent en œuvre le libre-échange en dépouillant les pays des instruments aptes à défendre leurs citoyens. Les entreprises privées sont sans cesse soumises au contrôle d’experts et de consultants qui viennent dicter leurs solutions. Des méthodes managériales tyranniques imposent aux gens de métier de remplir des dossiers, d’être sans cesse évalués, ainsi que de subir de continuels remaniements dans l’organisation et les processus de travail. On établit des programmes de gestion de la pauvreté par l’intégration au marché. Dans les services publics, le new public management impose avec acharnement les normes privées. Les diverses structures sont mises sous pression pour obtenir des certifications et de bonnes places dans des classements. Des exigences de plus en plus élevées en matière de diplômes garantissent la bonne intégration à la logique du système.

Depuis les années 1980, on constate que les Etats néolibéraux et les grandes entreprises privées obéissent aux mêmes règles, ce qui témoigne, pour David Graeber, de l’instauration d’une bureaucratie universelle au service du capitalisme: «Nous assistons à la fusion progressive de la puissance publique et privée en une entité unique, saturée de règles et de règlements, dont l’objectif ultime est d’extraire de la richesse sous forme de profits». Il n’est pas douteux que cet immense corsetage, empêchant d’accomplir efficacement les tâches concrètes et conduisant nombre de travailleurs à l’épuisement, sert à déstabiliser, à décourager et à détruire l’esprit de résistance. Comme l’écrivent de Gaulejac et Hanique: «Ces différents outils et ces différentes pratiques de management obéissent à des logiques similaires et produisent des effets équivalents. Tous mettent en concurrence les salariés, les services, les établissements, les entreprises. La compétition devient un principe de gestion généralisé, qui individualise le rapport à l’activité, désamorce les revendications collectives, délite les collectifs de travail».

­Une deuxième question soulevée par Graeber a trait aux nouvelles technologies. A leur sujet, et particulièrement à celui d’Internet, il propose une thèse aussi stimulante qu’iconoclaste. Face aux hérauts de la fameuse révolution informatique censée changer radicalement le monde, le chercheur américain prétend au contraire que le progrès technique a connu un coup d’arrêt à partir du milieu du XXème siècle. Alors qu’un amateur de science-fiction vivant en 1900 aurait pu voir la réalisation de ses rêves de fusées et de voyage sur la lune, le futurologue de 1950 n’entreverrait aujourd’hui ni les voitures volantes, ni les élixirs d’immortalité, ni les colonies sur Mars prévus à cette époque. Il devrait se contenter d’Internet, mais, selon Graeber, «il ferait sûrement remarquer que ce dont nous lui parlons, en fait, est une combinaison extrêmement rapide et accessible partout dans le monde de la bibliothèque, de la poste et du catalogue de vente par correspondance».

Si les prévisions enthousiastes de la science-fiction n’ont pas abouti à l’ère néolibérale, le chercheur l’explique par le fait que le capitalisme restreint l’activité économique à ce qui permet de maximiser les profits à court terme et renonce à une recherche audacieuse. Lorsque la rivalité à connotation utopique avec l’U.R.S.S. a pris fin, les entreprises capitalistes se sont concentrées sur des produits de grande consommation vendus à bas prix (comme l’iPhone).
Ainsi, Internet contribue également à l’instauration de la bureaucratie universelle décrite auparavant: «La victoire finale sur l’Union soviétique n’a pas réellement conduit à l’hégémonie du ‘marché’. Son effet principal a été de cimenter la domination d’élites managériales fondamentalement conservatrices: de bureaucrates des grandes compagnies ou à leur image qui utilisent le mode de pensée du résultat financier, de la concurrence, du court terme, comme prétexte pour écraser tout ce qui pourrait avoir des implications révolutionnaires, quelles qu’elles soient».

Malgré son potentiel démocratique et créatif, on voit qu’Internet joue un rôle clé dans les processus de contrôle et d’encadrement des travailleurs au service du système. Selon de Gaulejac et Hanique: «Quels que soient l’heure et le lieu, une prise de courant pour brancher l’ordinateur, un téléphone portable à portée de main suffisent pour installer son poste de travail… La frontière entre le travail et le hors-travail tend à s’estomper, alors même que la plupart des travailleurs souhaitent la maintenir».

Ces points de vue apportent assurément des éclairages intéressants qui montrent aussi combien les proclamations des libéraux sur la liberté et la démocratie sont rhétoriques. Certes, la critique de la bureaucratie par Graeber est sans doute trop libertaire: est-il en effet possible, dans les grandes sociétés modernes, de se passer d’une certaine bureaucratie, et n’est-il pas possible de concevoir une bureaucratie au service des usagers et démocratiquement contrôlée? Quant à la sympathie que l’auteur laisse percer pour les grandes innovations technologiques libérées du capitalisme, on peut être plus tiède que lui: une bonne part de l’imaginaire technologique ne produit-elle pas plus de problèmes qu’elle n’en résout, et ne vaudrait-il pas mieux renoncer à une science appliquée voulant toujours aller plus loin (par exemple sur Mars), au-delà de la satisfaction raisonnable de nos besoins?

Mais quoi qu’il en soit, toute perspective d’avenir, comme le souligne bien Graeber, devra mettre de côté l’esprit étroit et oppressif du capitalisme néolibéral. Dès maintenant , d’ailleurs, c’est souvent en détournant les consignes de cette nouvelle bureaucratie qu’il est encore possible d’accomplir un travail utile.

1) Vincent de Gaulejac, Fabienne Hanique, Le capitalisme paradoxant, Un système qui rend fou, Editions du Seuil, 2015, et Béatrice Hibou, La bureaucratisation à l’ère néolibérale, Editions La Découverte, 2012.

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