Un foisonnement d’inventivité artistique

Culture• Alors que la révolution agite la Russie en 1917, les milieux artistiques connaissent un processus similaire. Le mouvement, qui prend des formes diverses, comporte une dimension politique et prône par exemple l’entrée de l’art dans la vie quotidienne des citoyens.

Palais Marinski (Pétrograd), « construisez l’Armée rouge ! » (1918).

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Evoquer les arts et les artistes dans la révolution russe de 1917 nécessite au préalable de s’entendre sur le sens des mots. Qu’entend-on par «révolution» et, en l’espèce, celle d’Octobre 1917? Cet anniversaire tant de fois célébré depuis 100 ans est devenu, en effet, quelque peu encombrant: il semble qu’il n’y ait plus personne pour y trouver inspiration et force – sinon un modèle. On peut s’en féliciter. Berlinguer, secrétaire général du Parti communiste italien (PCI) n’avait-il pas dit, en 1987 déjà, que «la force propulsive de la révolution d’Octobre était tarie comme s’était épuisée la force propulsive qui avait vu la naissance des partis sociaux-démocrates autour de la 2e Internationale»? Sauf que l’abolition du PCI qui suivit, rompant avec cette tradition révolutionnaire, a rapidement dissous un vague centre gauche dans les injonctions néo-libérales de l’Union européenne et du capitalisme italien et mondial. Dispersant les militants et les convictions – comme le montrait cruellement le cinéaste Nanni Moretti dans la Cosà.

On peut aussi déplorer – ou stigmatiser – une approche aussi courte d’un phénomène comme celui-là qui, quoi qu’on pense de son déroulement et de ses conséquences sur un certain nombre de plans, y compris ses échecs et ses crimes, a «bouleversé le monde» en mettant fin à un mode de production et à des rapports sociaux et en tenant en respect les classes dominantes dans le monde jusqu’à sa disparition (auto-proclamée, elle aussi, rappelons-le).

L’entrée de l’art dans la vie quotidienne

En effet pour appréhender la question des arts dans la révolution il faut considérer celle-ci comme un processus historique qui se déroule sur un long temps: de la fin du XIXe siècle à la prise du pouvoir d’octobre 1917, via une chaîne ininterrompue de luttes sociales et politiques qui posaient le plus souvent la question de l’abolition du tsarisme. Et qui se poursuit au-delà d’octobre 1917 évidemment, avec la guerre civile, la lutte contre le blocus occidental, la NEP, la pénétration des idées révolutionnaires dans les régions périphériques de l’ex-empire tsariste – où il faut combattre le patriarcat, la soumission des femmes et leur voilement notamment. Le discours idéologique dominant – journalistique mais aussi de bon nombre d’intellectuels, y compris historiens –, est d’exalter la révolution de Février – «populaire, démocratique, libérale enfin» – et de qualifier celle d’Octobre de «coup d’État» d’une minorité de fanatiques. Le propos date du lendemain même de la prise du Palais d’Hiver. Comme si ces deux moments n’appartenaient à un même processus, comme si «Octobre» n’était pas en puissance dans «Février» avec les soviets, le double pouvoir, le refus de continuer la guerre de la part des soldats…

Sur ce même temps long, toute une partie des artistes est en lutte avec les institutions culturelles du régime tsariste. Leur sécession prend des formes diverses mais elle a souvent une dimension politique par le fait même qu’elle prône l’abolition de ces institutions, l’abolition du statut séparé d’artiste – comparé à un prêtre – et l’entrée de l’art dans la vie quotidienne des citoyens. Dès 1908, le poète et dramaturge Vladimir Maïakovski a adhéré au Parti social-démocrate (bolchévik). Il est élu au Comité de Moscou, est arrêté à plusieurs reprises et fait onze mois de prison à Boutirki pour ses agissements révolutionnaires. Il est à la tête des futuristes.

Des artistes dans les commissions politiques

Il ne s’agit donc pas de se demander simplement ce que la révolution fait à l’art et aux artistes, l’impact qu’elle a eu sur eux, ni ce que la révolution fait de l’art, son éventuelle politique artistique et culturelle, mais aussi ce que l’art fait de la révolution, la représentation qu’il en donne, la prise en compte qu’il en fait, et surtout ce que l’art fait à la révolution: en quoi il participe à la révolution, l’enrichit et la change.

Tenons-nous aux manifestations artistiques qui eurent lieu immédiatement après l’insurrection bolchévique et l’instauration du pouvoir des soviets, aux premières années de ce nouveau pouvoir. Dès 1918, les futuristes, qui étaient engagés sur des bases soit bolchéviques soit anarchistes, participent et suscitent des manifestations de masse, des spectacles de rue, ils habillent les façades des immeubles, érigent d’éphémères monuments tout en siégeant dans des commissions politiques (le poète Alexandre Blok est au soviet de Pétrograd) ou de réforme des institutions culturelles (Anatoli Lounatcharski, commissaire du peuple à l’Instruction publique, nomme Vassili Kandinsky à la tête de l’Institut de la culture artistique, de l’Académie des sciences artistiques et du Musée de la culture picturale, Marc Chagall à l’école des beaux-arts de Vitebsk). Dans un journal illustré français de 1919 (Le Miroir), on consacre la une et plusieurs pages à ce bouleversement. À Pétrograd, Natan Altman, cubo-futuriste, réorganise la place Ouritski qui fait face au Palais d’Hiver, érige d’immenses sculptures non figuratives pour le premier anniversaire de la révolution. «Les places sont nos palettes», avait dit le peintre et sculpteur Malévitch qui, comme Rodtchenko, a mis fin au tableau de chevalet avec ses monochromes (carré noir sur fond noir).

Un frein après 1929
L’art entre dans la vie. On reconstitue la prise du Palais d’Hiver avec la foule comme acteur (Evréïnov le met en scène dans des décors d’Annenkov). Par la suite, ces manifestations vont régulièrement se poursuivre, inventives, jusqu’au milieu des années 1930. Les artistes vont créer des vêtements, des affiches, du mobilier, ils vont réaliser des films, convaincus qu’à la révolution politique il faut adjoindre une révolution culturelle qui puisse changer les mentalités. C’est ce mouvement qu’après 1929 Staline va freiner puis abolir en revenant à des formes artistiques convenues, plus accessibles au grand nombre, au moment où l’effort d’industrialisation amène dans les villes et sur les chantiers (mines, barrages) des millions de paysans restés en dehors de l’effervescence culturelle née d’octobre 1917.

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«Camarades et citoyens, nous, chefs de file du futurisme russe (de l’art révolutionnaire de la jeunesse) déclarons: A partir d’aujourd’hui, avec l’abolition du régime tsariste, est supprimée l’existence de l’art dans les entrepôts et les hangars du génie humain: les palais, les galeries, les salons, les bibliothèques, les théâtres. Au nom de la grande marche vers l’égalité de tous face à la culture, que le mot Libre de la personnalité créatrice soit noté aux carrefours des murs des maisons, des murs des palissades, des toits, des rues de nos villes et de nos villages, au dos des voitures, des équipages, des tramways, et sur les vêtements de tous les citoyens. Que les couleurs soient tendues de maison en maison, dans les rues et sur les places, en arcs-en-ciel de pierres précieuses, réjouissant, ennoblissant l’œil du passant. Que les rues soient une fête de l’art pour tous» («Décret n° 1 sur la démocratisation des arts», Gazette des Futuristes, 15 mars 1918)

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«Abattre, détruire, faire disparaître de la surface du globe les formes artistiques anciennes – voilà le rêve de tout nouvel artiste, de tout artiste prolétarien, de tout homme nouveau!» (Iskousstvo Kommouny (L’art de la Commune, n° 1, 1918)

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