Les paysans sous la pression du marché

Agriculture• Les projets du Conseil fédéral en matière d’agriculture révoltent les paysans. Pour Pierre-André Tombez, président de l’Alliance pour la souveraineté alimentaire et ancien président d’Uniterre, ils profiteront avant tout aux grands acheteurs et distributeurs. Pour faire face, les paysans doivent s'organiser.

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Le Conseil fédéral a dévoilé son concept pour la politique agricole à partir de 2022. L’idée centrale: une plus grande interconnexion des marchés agricoles suisses et étrangers à travers des accords de libre-échange. «L’économie a besoin d’un accès aux marchés internationaux (meilleure compétitivité, plus d’exportations, plus d’emplois)», mais «des contre-prétentions y sont liées», explique le rapport. En particulier: la réduction des taxes à l’importation sur les produits agricoles.

Quelques semaines après l’acceptation par 78% des suisses du contre-projet à son initiative sur la sécurité alimentaire, cette annonce a fait bondir l’Union suisse des paysans (USP): «Sans protection douanière, il n’y a pas non plus de prix à la production à même de couvrir, ne serait-ce qu’approximativement, les coûts. Les paiements directs actuels n’y changent rien. En outre, la Confédération n’a pas les moyens de compenser effectivement les pertes financières engendrées. Sans parler de la dépendance totale de l’Etat dans laquelle se retrouveraient les familles paysannes», vitupère-t-elle dans un communiqué.

Elle souligne également que la Suisse importe déjà environ 40% des produits agricoles qu’elle consomme, une proportion élevée par rapport à celle d’autres pays. Enfin, le nombre d’exploitations a déjà diminué de plus de moitié en 30 ans en raison des faibles revenus procurés par l’activité agricole, relève l’USP, qui s’insurge: «Il faut tout sauf une pression supplémentaire»!

Nous avons demandé à Pierre-André Tombez, président de l’Alliance pour la souveraineté alimentaire et ancien président du syndicat paysan Uniterre, comment il réagissait pour sa part à ces annonces.

Les propositions de la Confédération sont-elles une surprise?
Pierre-André Tombez Certains rapports de l’Office fédéral de l’agriculture évoquaient déjà cette perspective sur le long terme. On nous a fait croire que l’article sur la sécurité alimentaire plébiscité le 24 septembre dernier allait changer les choses mais on voit que non. Nous avions alerté à ce sujet avant la votation. Cela dit, nous ne pensions pas que les propositions du Conseil fédéral viendraient si vite après le vote d’un projet qu’une majorité de la population a soutenu en pensant aider les petits paysans.

Quelles conséquences aura la réduction de la protection douanière?

Les importations ne vont pas forcément beaucoup augmenter à mon avis, car les grands distributeurs et acheteurs suisses (comme Migros, Coop, mais aussi Nestlé) ont intérêt à vendre des marchandises produites en Suisse, mais la menace d’importations possibles fera pression sur les producteurs pour que ceux-ci vendent moins cher. Au final, le paysan va continuer à produire à une haute valeur ajoutée mais en baissant ses prix! Cela profitera avant tout aux grands distributeurs et acheteurs, qui augmenteront leurs marges.

Vous soulignez que la situation est déjà difficile pour les paysans…
Deux à trois exploitations agricoles par jour ferment. On nous dit qu’il faut s’agrandir, mais chaque agrandissement débouche sur une baisse du prix payé aux paysans pour leur production. Par ailleurs, s’agrandir signifie soit faire croître les surfaces de terrain, mais il faut alors pouvoir augmenter le personnel aussi, soit produire à large échelle avec des technologies très sophistiquées. Mais les récents scandales par exemple dans l’élevage des porcs ont montré que ce n’est pas ce que veut la population. C’est aussi cela qui me fait dire que les importations ne seront peut-être pas si importantes, car si le public se rend compte des conditions de production dans certains pays étrangers, il risque de ne pas aimer.

La Confédération parle de mesures d’accompagnement. Vous n’y croyez pas?
Il s’agira vraisemblablement d’une augmentation des paiements directs. Or, chaque fois qu’ils augmentent, le prix payé aux producteurs baisse. Depuis leur instauration, il y a toujours deux à trois exploitations par jour qui ferment, cela n’a rien changé. Il s’agit plutôt d’un «susucre» pour faire passer la pilule. Rappelons que ces payements directs, instaurés il y a une quinzaine d’années, n’ont pas été demandés par les paysans mais proposés comme une compensation par des acteurs comme les exportateurs, qui poussaient à l’ouverture des marchés dans leur intérêt.

Quelle est la solution pour les paysans?
Il faut appliquer le principe de la souveraineté alimentaire, comme le demande l’initiative du même nom qui sera votée prochainement, s’organiser pour que toute la chaîne gagne bien sa vie, et surtout donner plus de force aux producteurs dans la négociation des prix. Cela passe par l’organisation des paysans. Cela fait notamment des années que nous demandons la force obligatoire chez les producteurs, soit le contrôle des quantités produites directement et uniquement par les producteurs, ce qui n’est pas le cas actuellement. Cela nous donnerait plus de force dans la négociation.

Le projet doit encore être soumis à consultation et passer au parlement, où le lobby paysan est fort. Ne sera-t-il pas freiné?
On dit que le lobby paysan est fort, mais il n’est pas de gauche. Il va sans doute tenter de négocier autour des mesures d’accompagnement de la Confédération. Je vois mal Jacques Bourgeois, directeur de l’USP et libéral-radical – aussi insurgé qu’il puisse paraître maintenant sur les mesures annoncées – s’opposer frontalement aux propositions de Johann Schneider-Ammann, qui est du même parti.
La population doit se rendre compte qu’il n’y a plus que l’initiative sur la souveraineté alimentaire pour vraiment conserver des petites exploitations qui font du local de qualité.

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Jacques Bourgeois n’est pas troublé par la contradiction

«On sacrifie le secteur agricole sur l’hôtel du libre-échange», s’est exclamé Jacques Bourgeois, directeur de l’Union suisse des paysans dans plusieurs médias. Le Fribourgeois ne semble pas le moins du monde gêné à affirmer cela tout en étant membre du parti libéral-radical, celui-là même qui défend le plus ardemment un libre-échange à tout va. Interrogé il y a quelque temps sur cette contradiction dans l’émission Infrarouge de la RTS, il répond: «Nous avons en Suisse des handicaps de production, il faut un certain degré de protection à la frontière pour pouvoir continuer d’offrir aux consommateurs les produits de qualité qu’ils attendent».

Pour lui, ces «handicaps» (consistant en des coûts de production élevés) n’existeraient mystérieusement que dans l’agriculture. Lorsque le libre-échange provoque une pression à la baisse des coûts dans d’autres secteurs, et en particulier sur les salaires, il semble tout à coup beaucoup moins préoccupé! Serait-ce qu’alors, il n’est pas nécessaire d’offrir aux consommateurs «les produits de qualité qu’ils attendent», et surtout les moyens de se les payer?

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