Ces lobbies qui minent la lutte contre le réchauffement

COP23• Les industriels et défenseurs de l’énergie fossile infiltrent les négociations sur le climat, dénoncent deux rapports récents (par Marie-Noëlle Bertrand, paru dans L’Humanité).

Article initialement paru dans l’Humanité

Et si, pour parvenir à juguler le réchauffement, les Nations unies devaient d’abord faire le ménage dans leurs outils de travail? Plusieurs acteurs de la société civile ont entrepris de mettre la question sur le tapis. A commencer par l’ONG Corporate accountability (CAI), dont la vocation même est de marquer les entreprises privées à la culotte, afin de les remettre au pas.

Dans un rapport publié aux Etats-Unis la semaine dernière, l’organisation dénonce la façon dont les multinationales, et plus singulièrement celles des énergies fossiles, ont capturé les négociations climatiques. Depuis leurs prémices, celles-ci se voient court-circuitées par les plus gros pollueurs de la planète! assène-t-elle, afin de «favoriser leurs intérêts sur ceux de la majorité de la population mondiale qui vit dans les pays en développement». De fait, le secteur privé bénéficie, depuis le début du processus il y a 25 ans, d’un statut d’observateur actif au sein de la convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique. Au-delà, les industriels infiltrent les négociations avec un succès tel que celles-ci ont fini par coller à leur propre agenda, avance le rapport de CAI, qui déroule une litanie d’exemples sur la façon dont ils procèdent.

Les majors de l’industrie fossile se sont incrustées
Ainsi, donc, celui de ce négociateur du Panama, censé défendre les intérêts publics, et pourtant membre du bureau de l’International Emission Trading Association (Ieta), une corporation de banques et de pétroliers parmi lesquels les groupes BP, Rio Tinto, Chevron ou encore Statoil. L’Ieta a tant et si bien œuvré que son homme de main se retrouve aujourd’hui co-coordinateur des mécanismes de marchés pour le groupe G77 + Chine, lequel représente l’intégralité des pays en développement à la convention-cadre de l’ONU.

Au fil du temps, et de façon parfois insidieuse, les majors de l’industrie fossile se sont incrustées dans l’ensemble des organes de travail visant à aider les Etats à élaborer leurs stratégies technologiques de transition, avance encore CAI. L’accord de Paris, dont l’obsession aura été d’entraîner industriels et financiers dans sa dynamique, a achevé d’installer leur influence. Celle exercée, par exemple, sur le Climate Technology Network (réseau pour les technologies climatiques), créé en amont de la COP21 et dont la vocation est d’apporter des conseils techniques afin de favoriser les transferts technologiques en direction des pays pauvres. Des conseils aujourd’hui largement délégués au secteur privé, et notamment, là encore, aux majors des fossiles. Un temps présidé par EDF, le Climate Technology Network l’est aujourd’hui par le groupe Shell.

Enfin, et ce n’est pas le moindre des points relevés par CAI, les industriels influent sur le fléchage de l’argent dédié à la lutte contre le réchauffement. Ainsi, le Fonds vert pour le climat (FVC) a-t-il amplement ouvert les portes de ses organes de travail aux banques (HSBC, entre autres, ou encore la Bank of Tokyo Mitsubishi). Avec pour résultat que cinq banques transnationales gèrent aujourd’hui 75% de ses fonds, dont plus de 50% sont alloués à des projets soutenus par le secteur privé.

CAI, en outre, n’est pas la seule à dénoncer cette collusion délétère entre secteur privé et décision publique. Publié lui aussi la semaine dernière, focalisant cette fois sur l’Europe, un autre rapport décrypte comment le secteur du gaz y a creusé son trou. Coproduite par Attac, les Amis de la Terre Europe et Corporate Europe Observatory (un rejeton de CAI), l’étude met en avant que l’industrie du gaz a consacré près de 100 millions d’euros en 2016 à son action de lobbying. Avec un millier d’intervenants déployés dans les instances de l’UE, elle n’affiche pas moins de 460 rendez-vous obtenus, en deux ans et demi, avec les commissaires en charge du climat et de la politique énergétique. Dans le même temps, souligne le rapport, les organisations citoyennes opposées à l’expansion du gaz en Europe ont à peine dépensé l’équivalent de 3% du budget de l’industrie (3,4 millions d’euros). Elles n’auront obtenu que 51 rendez-vous avec les commissaires concernés. A l’instar de la convention-cadre des Nations unies, la Commission européenne n’a eu de cesse de ménager leur place aux lobbies, estime Pascoe Sabido, du Corporate Europe Observatory: «Sa volonté étant de créer un marché unique, elle a toujours eu une attitude accueillante et proactive vis-à-vis des grandes entreprises.»

Entso-G, un réseau entièrement composé d’énergéticiens

Là encore, le rapport avance que les lobbyistes sont partout. «On les retrouve dans les cabinets de consultants ou parmi les assistants de députés», reprend Pascoe Sabido. Tous, d’ailleurs, ne disent pas leur nom. Ainsi en est-il de ce réseau européen d’opérateurs du gaz, l’European Network of Transmission System Operateurs for Gas, ou Entso-G. Créé en 2009 à l’initiative de la Commission afin de promouvoir le parachèvement et le fonctionnement du marché unique, il est entièrement composé d’énergéticiens. Parmi eux, Total ou encore Engie. «C’est à lui que l’Europe a confié la charge de projeter quelles seront les demandes en gaz à l’échéance de dix ans!» tempête Pascoe Sabido. Un conflit d’intérêts en bonne et due forme, estiment les organisations, selon qui les besoins en énergie de l’UE ne peuvent être définis par ceux-là mêmes qui la vendent. Avec ce petit truc en sus: l’Entso-G n’avance pas à visage découvert. Jusqu’en octobre dernier, le réseau n’était pas inscrit au registre européen de transparence en tant que lobbyiste… mais en tant qu’ONG. Aujourd’hui, les organisations demandent plus de règles afin d’encadrer les pratiques le lobbying et de prévenir les conflits d’intérêts.

Bonne nouvelle: les négociations sur le climat sont aussi le lieu où les règles du jeu peuvent changer. En mai dernier, et pour la première fois en près de vingt-cinq ans, les 195 pays membres de la convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique se sont penchés sur l’épineuse question des conflits d’intérêts susceptibles de plomber leurs actions. Le travail se poursuit. Si la question n’est pas inscrite à l’agenda de la COP23, la réflexion avance quant à la mise en place d’une politique dédiée à la question, assure encore Jesse Bragg du CAI. L’UE commence elle aussi à lui montrer quelques signes d’intérêt. Récemment, rappelle-t-il, «le Parlement européen a adopté une résolution appelant la Commission à traiter ce problème».

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Infos complémentaires sur www.france.attac.org et www.corporateaccountability.org

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