«L’action collective, ça paie»

Mobilisations• En Suisse, pays de la «paix du travail», l’usage de la grève est en augmentation depuis les années 90. A l’approche du centenaire de la grève générale de 1918, le syndicat UNIA publie un ouvrage sur le sujet.

La grève de la Boillat à Reconvilier, durant 38 jours, avait généré «un extraordinaire mouvement de soutien», dans la région et au-delà (photo: Serge Bähler)

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Intitulé Grèves au 21e siècle, le livre d’UNIA revient sur plusieurs grèves récentes tout en ébauchant une réflexion sur les causes de leur recrudescence. Andreas Rieger, ancien coprésident du syndicat et co-éditeur, a répondu à nos questions.

Vous constatez dans votre livre un renouveau des grèves à partir des années 90. Que se passe-t-il à ce moment-là?
Andreas Rieger Le grand changement, c’est la politique patronale. Dans les décennies précédentes, quand l’économie se portait bien, les syndicats avaient obtenu des progrès sociaux à la table des négociations: diminutions du temps de travail, augmentations salariales, congé maternité, etc. Mais à partir de la crise des années 90 et surtout avec le tournant néolibéral à la même période, les patrons ont gelé tous progrès et même commencé à venir eux-mêmes avec des revendications de flexibilisation, etc. Malgré les embellies de la conjoncture dans les années 2000, la politique patronale n’a plus changé.

Les grèves demeurent cependant moins nombreuses en Suisse qu’ailleurs. Pourquoi?
Cela n’est pas comparable avec l’Italie ou d’autres pays où l’on observe des grèves générales, qui comptent beaucoup dans la statistique, mais le nombre de grèves est tout de même relativement important pour la Suisse. Notons par ailleurs que la statistique officielle ne comptabilise que les grèves d’une journée entière ou plus. UNIA a réalisé une base de données propre, qui les comptabilise à partir de 4 heures, les débrayages de moins de 4 heures étant considérés comme des «grèves d’avertissement». Pour les seules branches d’Unia, on arrive à plus de 100 grèves et plus de 60 grèves d’avertissement depuis 2000. Sans compter des centaines d’actions supplémentaires de tous types.

Il existe un mythe selon lequel la grève n’existerait pas en Suisse, voire serait interdite. Certains patrons brandissent l’argument qu’elle est illégale. Qu’en est-il?
Depuis 2000, le droit de grève figure explicitement dans la Constitution fédérale. Avant cela, il était garanti entre autres par des conventions internationales. Naturellement, les patrons veulent mettre des limites à ce droit. On constate cependant que la plupart des grèves finissent sans plaintes au tribunal. Le tabou autour de la grève est un héritage de la période des années 50 à fin 80, durant laquelle il y a eu une absence presque totale de grève. Cette idée fait même partie intégrante d’une certaine image caricaturale et idéologique de la Suisse: il y a les vaches, les montagnes et l’absence de grève. Sur leurs sites internet, les cantons n’hésitent pas à utiliser cet argument pour attirer des entreprises!

Justement, en cas de grève, les patrons ou d’autres acteurs peuvent facilement accuser les syndicats de ne pas respecter ce partenariat social. Qu’en dites-vous?
Il faut d’abord souligner que la moitié des salariés en Suisse travaille dans des secteurs sans convention collective et ne fait donc pas partie d’un partenariat social. Par ailleurs, ce sont souvent les patrons qui rompent le partenariat, par exemple lorsqu’ils suppriment des centaines de postes subitement sans discuter avec les syndicats. Ils demandent ensuite aux syndicats de respecter un partenariat qu’eux-mêmes n’ont pas respecté.

Vous constatez une évolution des secteurs d’activité concernés par la grève…
Par le passé, l’industrie et le bâtiment étaient les plus concernés. Maintenant, le secteur tertiaire l’est aussi. Selon certains idéologues, la grève serait l’instrument des ouvriers uniquement et devrait donc disparaître avec la diminution de l’industrie. Mais dans les faits, on constate des grèves dans les secteurs du commerce, de la logistique, dans les services publics et même dernièrement dans une assurance, avec le cas de Generali à Nyon.

Est-ce le signe d’une évolution particulière?
La division traditionnelle entre ouvriers et employés qui était faite par le passé était très artificielle car les seconds n’étaient pas forcément mieux lotis que les premiers. Parfois ils gagnaient même moins, mais ils étaient tout de même un peu protégés. Aujourd’hui, la politique patronale évoquée plus haut touche de manière identique tous les secteurs.

On parle beaucoup de l’ubérisation ou de l’augmentation des contrats à durée déterminée. Ces nouvelles formes de travail ne représentent-elles pas un obstacle à l’organisation collective et notamment à l’usage de la grève comme outil de revendication?
C’est une des difficultés. On constate déjà depuis quelques décennies une individualisation dans les entreprises. L’organisation du travail est moins uniforme, ce qui freine la résistance collective. Mais la digitalisation, par exemple, permet aussi de se mettre en contact et de s’organiser. On a notamment vu dernièrement que les taxis Uber se sont mobilisés à Genève. Il faut utiliser ces instruments pour la lutte collective.

Que peut véritablement la grève face à un phénomène comme les délocalisations?
Il y a eu plusieurs succès face à des délocalisations. Le livre évoque par exemple le cas de Novartis, qui voulait fermer son site de Nyon. Finalement il a été maintenu. De même, chez Generali, une partie des places ont été conservées. Les difficultés se présentent surtout lorsque la maison mère ou le management sont très éloignés et que le marché suisse et la réputation en Suisse n’ont pas grande importance pour l’entreprise. Dans ce cas il est difficile de construire un rapport de force, au sein de l’entreprise ou en passant par le politique. Thermo Fisher ou Merck Serono, dont les directions sont aux Etats-Unis ou en Allemagne, ne s’intéressent pas aux gouvernements vaudois ou genevois!

La tendance n’est-elle pas justement à l’éloignement des centres de décision?
Non. La grande majorité des salariés travaille dans des entreprises qui ont au moins un certain enracinement en Suisse. Même s’il s’agit d’une multinationale allemande qui vend ses produits en Suisse, elle est sensible à ce marché, à sa réputation en Suisse. Dans la majorité des cas, ce n’est pas si facile pour une entreprise de dire «on s’en fiche».

Certains travailleurs ont tendance à penser, face à des difficultés, que «de toute façon on ne peut rien faire». Qu’est-ce que vous leur dites?
Sur les centaines d’exemples donnés dans le livre, il y en a peut-être 10% où rien n’a été obtenu. Dans tous les autres cas, au moins une partie des objectifs ont été atteints. Cela montre que l’action collective, ça paie.

La grève a-t-elle encore de beaux jours devant elle?
Si la politique patronale continue telle qu’actuellement, il faudra compter avec cela. Et aussi dans des secteurs nouveaux.

Vania Alleva et Andreas Rieger (éd.), Grèves au 21e siècle, Rotpunktverlag, 2017

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Ceux qui ont osé tenir tête à leur employeur

Récits • De Bâle à Lyss en passant par Bellinzone, le Jura, Vaud ou Genève, l’ouvrage d’UNIA revient sur ces mobilisations qui ont marqué leurs protagonistes et parfois des régions entières.

Faire la grève, c’est avant tout la décision des travailleurs, et leur courage suscite souvent l’intérêt et la sympathie de la population. Mais qui sont ces gens osant tenir tête à leur employeur? Pourquoi ont-ils choisi cette solution ultime?, interroge Vania Alleva, coéditrice, en introduction de l’ouvrage Grèves au 21e siècle. Le récit en détail de treize grèves qui se sont déroulées en Suisse depuis les années 2000 permet d’ébaucher une réponse à cette question.

«Si c’était à refaire, je recommencerais»
Il y a les travailleuses de la blanchisserie bâloise Zeba, externalisée par l’Etat quelques années plus tôt et qui ont vu en 2000 leur salaire soudainement aligné sur celui, bien plus bas, du secteur privé. 80 femmes se mettent en grève durant 6 jours. Elles sont «déterminées, unies et se sentent fortes». C’est un succès, avec le passage de «quasiment toutes les revendications».

Il y a aussi les ouvriers de Zyliss, usine de fabrication d’ustensiles de cuisine à Lyss (BE). En 2003, ils se mettent en grève durant 8 jours après l’annonce de la délocalisation de la production en Chine. 85 travailleurs se mobilisent par des actions originales comme une visite sur le terrain de golf d’une banlieue cossue de Zürich où les cadres de la holding qui détient leur entreprise ont l’habitude de venir se détendre ou des actions au rayon de vente de leurs produits à la Coop. La solidarité de la population est forte, au point qu’Otto Stich ou les joueurs du club Young Boys se déplacent sous leur tente de grève. Finalement, un accord est trouvé, même s’il ne sera que partiellement respecté. «Si c’était à refaire, je recommencerais. La grève nous a donné un nouveau sentiment d’appartenance commune», témoigne une employée.

Un extraordinaire mouvement de soutien
Est également relatée la longue lutte des employés de La Boillat, dont les 400 ouvriers se mettent en grève durant 8 jours en 2004 pour protester contre le démantèlement de leur usine de Reconvilier (JU). La situation devient rapidement un sujet national et «un extraordinaire mouvement de soutien pour les grévistes et leurs familles se développe dans la vallée de Tavannes et ailleurs». Début 2006, nouvelle grève, de 30 jours cette fois. Le soutien de la population est toujours là mais la direction se montre intraitable. La mobilisation débouchera sur un échec. La grève de la Boillat figure parmi celles, rares, qui laissent un goût amer, malgré la formidable solidarité s’étant manifestée.

En 2008, les grévistes de CFF Cargo à Bellinzone connaîtront un sort plus heureux, alors qu’ils luttent contre la fermeture annoncée de leurs ateliers mécaniques, dans le cadre de la restructuration de l’ancienne régie fédérale. La grève est votée. L’un des ateliers occupés par les 430 grévistes devient rapidement un lieu de rencontre pour toute la population, qui manifeste largement son soutien. Après 33 jours, c’est une victoire: les CFF resteront clients des ateliers jusqu’en 2013.

Réaliser que la résistance est possible
La mobilisation à Merck Serono en 2012 ou encore celle, en 2002, qui voit 15’000 maçons débrayer dans toute la Suisse pour une retraite à 60 ans, sont elles aussi relatées. Un point récurrent, les grèves suscitent toujours beaucoup d’émotion. Pourquoi? «Lors d’une grève, les gens réalisent tout à coup que la résistance est possible. Un débrayage leur paraissait généralement impensable. Quand ils découvrent que les choses ne sont pas fixées une fois pour toutes, de nouveaux horizons s’ouvrent à eux», répond Paul Rechsteiner, président de l’Union syndicale suisse.

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