La presse menacée par le big business

Médias• Onze mois après la fin de «L’Hebdo», la presse commerciale généraliste continue à être menacée par des vagues de restructuration qui ne semblent pas avoir de fin, malgré la santé florissante des grands éditeurs suisses.

Début 2017, environ 300 personnes, ainsi que des politiques et les syndicats Impressum et Syndicom avaient déjà manifesté à Lausanne pour dénoncer la fin de l'Hebdo et la restructuration du Temps (photo: Pierre Jeanneret)

Mi-août, Tamedia, repreneur du groupe de presse Edipresse, annonçait vouloir lancer un regroupement entre deux de ses titres, Le Matin et 20 minutes, instaurant une nouvelle entité, ayant pour nom Rédaction 20 minutes & Le Matin, rattachée au secteur Publicité et médias pendulaires (!) du groupe. Au passage, 6 personnes devaient perdre leurs emplois. A quelques encablures de ce regroupement effectif, qui aura lieu le 1er janvier 2018, des rumeurs de plus en plus fortes et persistantes laissent planer la possible et probable disparition à terme de la version papier du quotidien Le Matin, «déficitaire depuis une vingtaine d’années» selon Tamedia.

Une probabilité confirmée à mi-mots par Grégoire Nappey, rédacteur en chef du titre, sur Facebook. «Dans le cadre de ce chantier, des séances de travail ont eu lieu avec les équipes où j’ai dit, plus clairement que par le passé, que la stratégie de notre éditeur était un Matin 100% numérique d’ici deux ans environ, mais qu’aucune décision n’avait encore été prise et encore moins une date fixée», énonce-t-il. Dans le même temps, une lettre rédigée par les journalistes du groupe Tamedia, a été adressée au CEO de Tamedia Christoph Tonini pour dénoncer cette mort presque programmée.

Une motion en faveur de La Tribune de Genève
Du côté de Genève, on s’active aussi pour bloquer le transfert de journalistes de La Tribune de Genève (qui appartient aussi à Tamedia) à Lausanne, dans un centre de compétences de production de contenus pour les rubriques Suisse, monde, économie et sports, avec de probables nouveaux licenciements à la clef.

Face à cette restructuration qui deviendra effective le 1er janvier prochain, l’ancien rédacteur en chef du titre et député PDC Guy Mettan a déposé début septembre au Grand Conseil une motion, soutenue aussi par des députés de la gauche radicale et intitulée «Pour une presse locale forte et indépendante». Le 24 novembre, elle a été acceptée par une majorité confortable au parlement genevois. Dans ses considérants, le député rappelle que le bénéfice net du groupe Tamedia a été en hausse de 76,7 millions pour le premier trimestre de cette année et qu’il existe la possibilité que le groupe se concentre à terme sur un seul titre pour toute la Suisse romande. Face à ces menaces, il est demandé au Conseil d’Etat de convoquer le plus vite possible les partenaires économiques ainsi que les milieux concernés, afin d’étudier la mise en place de mesures visant «à soutenir et développer les médias locaux genevois restants et d’étudier la création d’un fonds de soutien public-privé en faveur d’une presse écrite, radiophonique, télévisuelle locale forte et indépendante».

L’ATS menacée par une fusion
Ce programme de rentabilisation pour dégager des dividendes à taux de 15% ne touche pas seulement Tamedia. Au printemps, 2018, il est prévu que l’Agence télégraphique suisse (ATS) fusionne avec Keystone. Dénonçant des menaces sur l’indépendance journalistique «non soumise aux impératifs de rendement» de l’agence de dépêches, l’assemblée du personnel, soutenue par les syndicats Syndicom et Impressum, s’oppose à cette fusion, qui doit encore être avalisée par la commission de la concurrence (COMCO).

Craignant que la nouvelle entreprise Keystone SDA poursuive des objectifs de rendement pour mieux distribuer son bénéfice aux actionnaires, elle a adopté une résolution commune à l’occasion d’assemblées de rédaction qui se sont tenues à Berne, Zurich et Lausanne. Celle-ci demande que le développement annoncé des activités des relations publiques (PR) n’entraîne en aucun cas un amalgame avec le travail journalistique. Elle exige aussi une représentation de la rédaction à la direction.

Dans l’Arc jurassien, Impressum avoue son inquiétude face à l’actuel plan de retraites anticipées pour les titres L’Express/L’Impartial et Arcinfo. Plus à l’Est, Syndicom exige qu’aucun licenciement ne soit prononcé dans le cadre de l’annonce du regroupement de tous les journaux du groupe AZ Medien avec les journaux régionaux de la NZZ. Le syndicat craint pour la diversité de la presse, «face à cet immense conglomérat de journaux où seront uniformisées les informations supra-régionales de la Suisse orientale, de la Suisse centrale et de la grande région Argovie/Soleure/Bâle Campagne».

Trouver des solutions alternatives
Tous ces regroupements, fusions et réductions montrent que la presse commerciale généraliste est entrée dans une nouvelle phase de turbulences, du fait que les groupes de presse transversaux, dorénavant cotés en bourse, ne considèrent plus la presse papier que comme un simple et vague produit d’appel. A cela s’ajoute la baisse inexorable des publicités siphonnées par les sites électroniques multiples de ces mêmes éditeurs, ce qui rend impossible la rentabilité propre de chaque unité qui est exigée.

Paradoxalement la presse indépendante comme Le Courrier, Vigousse ou Gauchebdo ou associative, qui ne dépend que faiblement de ressources publicitaires, parvient presque mieux à survivre dans son périmètre médiatique réduit. Face au manque d’entrées publicitaires, elle a été la première à mettre en place une solution basée sur la solidarité de sa communauté de lecteurs, misant sur une forte identification de son lectorat avec le titre.

Cette solution ayant aussi ses limites, la nécessité d’une aide publique à la presse comme cela se fait en France ou au Luxembourg doit être abordée directement par les politiques. Elle devrait revenir en premier lieu aux…journaux et non servir à gonfler les bilans déjà florissants des grands éditeurs. Cette aide devrait être assujettie à différents critères, qui vont du fort ancrage local du titre à sa contribution au débat démocratique ou à sa mission d’information suivant des exigences d’objectivité et de liberté rédactionnelle.

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