Une société qui déteste les chefs

Livre• En Misarchie, système politique imaginé par Emmanuel Dockès, toute forme de pouvoir ou de domination a disparu et les quelques derniers tenants du capitalisme sont réunis au sein d’une minuscule secte. Un vivifiant essai de politique-fiction à lire de toute urgence.

Critique de la première heure des réformes françaises du droit du travail, Emmanuel Dockès, professeur à l’Université de Paris Ouest Nanterre, est plutôt un habitué des traités de droit et a récemment coordonné un très sérieux projet alternatif de code du travail intitulé Proposition de code du travail. Mais dans son Voyage en Misarchie, paru aux éditions du Détour, il semble avoir décidé d’aborder les choses de façon radicalement différente.

Plutôt que de pointer une énième fois les failles du système actuel, il s’emploie à le tourner en dérision, tout en imaginant avec le plus grand sérieux, sur le modèle de l’utopie, les contours d’une société idéale. Mi essai politique, mi roman divertissant, ce brillant exercice de politique-fiction, qui nous invite à «tout reconstruire», procurera comme une grande bouffée d’oxygène à toutes celles et ceux qui croient un autre monde possible.

Réduire au maximum les pouvoirs et les dominations
Le lecteur est emmené sur les traces de Sébastien Debourg, respectable professeur de droit à l’Université de Cergy-Pontoise. Suite à un accident d’avion, celui-ci se retrouve en Arcanie, pays qui a adopté comme système politique la Misarchie, qui vise «une réduction maximale des pouvoirs et des dominations». Misarchie vient d’ailleurs du grec misein, qui signifie détester et de arkos, qui signifie chef, soit un régime qui «déteste les chefs», apprend-on.

En Arcanie, l’Etat et toute autre forme de centralisation ont été remplacés par une complexe répartition des pouvoirs et rien ne fonctionne comme dans le monde connu par Sébastien Debourg, qui y fait d’ailleurs figure d’ovni, voire d’arriéré. Les avocats sont mieux payés pour défendre les pauvres, l’éducation et la santé sont gratuites, certaines assemblées décisionnelles sont tirées au sort, et les travailleurs deviennent progressivement propriétaires de leur entreprise car «la propriété d’un bien doit être accordée à celui qui utilise ce bien».

Même le complet cravate n’est plus guère porté que par les derniers tenants du capitalisme, rassemblés au sein d’une petite secte respectée au nom de la liberté de croyance mais considérée avec quelque condescendance: les Abstrus. «Je crois qu’il s’agit chez vous d’une très importante religion… On raconte que vous croyez à des esprits régulateurs qui habitent vos marchés?», interroge Affoué, une jeune femme à la tête de l’une des universités d’Arcanie, intriguée par le représentant d’un monde aux pratiques «animistes» que se trouve devant elle. «En Arcanie, à part quelques illuminés, presque plus personne ne croit en l’action régulatrice de la sainte concurrence. C’est une religion qui a presque disparu», assène plus directement Gavriil, un Arcanien dont les vues sont parmi les plus extrêmement égalitaristes, ce qui ne manque pas de créer parfois l’irritation de ses concitoyens. En Misarchie, il y a divergences d’opinions et débats. Car le système n’est pas figé et ne se prétend pas parfait.

Un miroir de notre société
A travers les rencontres de son personnage tour à tour intrigué, défiant, puis déstabilisé dans cette société qui remet en question tous les codes qu’il a pu connaître et valoriser, Emmanuel Dockès nous fait découvrir pas à pas et jusque dans les plus petits détails – parfois en s’y attardant peut-être à peine trop longuement – l’organisation de chaque pan de la vie sociale en Misarchie: famille, travail, éducation, santé, etc. Mais il nous donne surtout à voir en miroir notre propre société, pétrie de certitudes et d’arrogance quant à sa propre perfection et surtout bien incapable d’imaginer un autre horizon que le sien.

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Emmanuel Dockès, Voyage en Misarchie, essai pour tout reconstruire, Editions du Détour, 2017

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