«Un journal engagé donne des citoyens engagés»

Presse • Le quotidien «Le Courrier», basé à Genève, fête ses 150 ans. En plein débat sur les médias, focus sur le seul quotidien indépendant de Suisse romande, qui assume pleinement des valeurs progressistes et humanistes, avec Laura Drompt, sa corédactrice en chef.

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En 150 ans, la «feuille religieuse et nationale», qui portait la voix des catholiques dans un canton dominé par les protestants s’est transformée en un journal «humaniste, progressiste et indépendant». Une série d’événements, dont une exposition itinérante et le lancement d’un nouveau site ce 20 janvier, marqueront cet anniversaire. Laura Drompt, corédactrice en chef, revient sur les particularités qui font ce journal.

«Le Courrier» est le seul quotidien indépendant de Suisse romande. En quoi cela le différencie-t-il des autres journaux?
Laura Drompt Alors que tous souffrent de la perte de vitesse du modèle économique basé sur la publicité, notre financement principalement par abonnements nous permet de tenir bon. Nous n’avons certes pas connu «l’âge d’or» du journalisme, mais aujourd’hui, nous tombons moins d’un piédestal. Tourner avec des moyens financiers limités implique aussi une certaine conscience de la réalité vécue par beaucoup de Suisses. Cela nous rend proches de combats comme le revenu de base ou le salaire minimum. En résumé, nous avons moins de pression des annonceurs et une plus grande proximité avec la société civile.

Vous assumez l’image de journal engagé, voire militant. Qu’est-ce que cela implique?
Dans le cadre des récents débats sur le harcèlement par exemple, nous n’allons pas donner la parole une fois aux féministes et l’autre aux «machos» pour paraître équilibré. Nous sommes franchement féministes. Ou dans le cas du nucléaire, nous estimons clairement qu’il s’agit d’une énergie sale. Nous donnons la parole à ceux qui contestent les stéréotypes ou dominations ou aux voix qui sont tues. Mais cela n’implique pas de renoncer à la rigueur journalistique, à la vérification des faits.
A noter par ailleurs que, s’il a fallu attendre 2012 pour avoir une femme à la tête du journal, aujourd’hui, nos valeurs féministes sont aussi en train de se concrétiser au sein de la rédaction. Je suis contente de participer à cette évolution.

Le qualificatif de «militant» ou d’«engagé» est facilement opposé à celui d’«objectif», valeur présentée comme cardinale dans le journalisme. N’est-il pas plus difficile d’être considéré comme une source d’information fiable en optant pour cette posture?

Il peut y avoir un a priori de la part de certaines personnes ou l’idée que l’on va occulter certains sujets. Cela dit, l’idée d’objectivité me fait un peu rire. Par exemple, les articles économiques du Temps véhiculent clairement une vision libérale. On lit aussi partout que l’économie redémarre. Mais qu’est-ce que cela signifie? Pense-t-on par exemple à ce que les Grecs ont dû traverser? Tous les journaux ont une grille de lecture du monde, simplement, nous n’avons pas la grille de lecture dominante. Nous nous inscrivons en faux contre l’injonction permanente à la croissance ou au libre-échange. D’ailleurs, s’il y a quelques années nous faisions figure d’ovnis avec cette position, aujourd’hui, d’autres voix critiques commencent à se faire entendre.

Une presse engagée est-elle nécessaire? Pourquoi?
Elle est nécessaire. On peut parfois avoir l’impression de prêcher dans le désert, mais à force de revenir sur des sujets comme TISA ou la question du harcèlement, on finit par nous entendre. C’est aussi un devoir citoyen que de relayer ces thèmes. En tant que lectrice, j’estime par ailleurs qu’une information réduite à la vision du monde véhiculée par le journal de TF1 ou le 19.30 n’est pas suffisante. Des médias qui appréhendent le monde différemment sont essentiels. Et puis, un journal engagé donne des citoyens engagés.

En ces temps tourmentés, comment voyez-vous l’avenir de la presse en général?
Le phénomène actuel de fusions et de concentration va continuer, ce qui est inquiétant. Que l’on lise ou non tous les titres existants, leur multiplicité participe au maintien d’un «filet» médiatique, dont on a intérêt à ce que les mailles soient aussi serrées que possible. Le Courrier n’a pas vocation à rester le dernier quotidien debout! Les médias qui disparaissent ne sont que peu remplacés. Il n’y a que Bon pour la tête qui s’est lancé, mais il ne se profile pas comme un média fort. Cette absence de nouvelles énergies, de projets collectifs pour réinventer le métier, m’inquiète.

Derrière, il y a toujours la question du financement… A ce sujet, le modèle du «Courrier», soutenu essentiellement par ses lecteurs, a-t-il à votre avis vocation à se généraliser ou soutenez-vous aussi d’autres solutions, comme celle d’une aide publique directe à la presse?
L’argent est le nerf de la guerre et nous sommes tous confrontés à cela. Nous sommes favorables à une aide directe car la presse joue un rôle démocratique important. La Confédération a donc la responsabilité de maintenir en vie cette branche comme elle le fait par exemple pour la paysannerie.

Au Courrier, nous l’envisagerions toutefois comme complémentaire à notre modèle actuel. Le lectorat devrait rester notre base, car il faut un lectorat fort pour un journal fort. Par ailleurs, il serait difficile à un média financé uniquement par des aides publiques – tout comme uniquement par des annonceurs – de demeurer indépendant. Il faut une diversité des financements.

Cela dit, beaucoup de gens nous expliquent aussi qu’ils aimeraient s’abonner à notre journal mais qu’ils n’en ont pas les moyens. Les citoyens sont de plus en plus accablés par les coûts, comme ceux des assurances-maladie. Cette situation interpelle et doit aussi faire réfléchir.

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