A la recherche de l’esprit du cours d’eau

Cinéma • «Dans le Lit du Rhône», premier long-métrage de la documentariste valaisanne Mélanie Pitteloud, est à découvrir sur les écrans romands. Un film qui invite à la réflexion sur les rapports ambivalents que l’homme entretient avec l’espace qui l’entoure.

Une hydrobiologiste marchant dans le lit du Rhône, dans la région de Sierre (DR).

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Ayant eu le privilège d’être formée à l’école de Jacqueline Veuve et de Nicolas Humbert, Mélanie Pitteloud a obtenu de précieux financements pour ce film qui l’a occupée pendant cinq ans. La RTS, Cinéforom ainsi que nombre de communes et fondations préoccupées par les équilibres de la plaine du Rhône l’ont soutenue dans cette aventure. Parce qu’il aborde des enjeux sociaux, économiques et environnementaux exemplaires et laisse aussi place à la poésie, le film se prête particulièrement bien au débat public et à un usage pédagogique. Il a déjà été visionné par près de 1000 élèves.

L’avenir des cours d’eau à l’ère du réchauffement climatique
Dans le lit du Rhône expose et interroge les logiques d’aménagement et de développement du territoire qui sont à la base du grand chantier de troisième correction du Rhône entamé en 2015. Il jette également un regard anthropologique sur les liens contrariés des Valaisans, hier et aujourd’hui, avec le fleuve Rhône et, plus largement, sur ceux de l’humanité avec son environnement naturel et fluvial.

Le réchauffement climatique nous expose et nous confrontera à des phénomènes de crues de plus en plus violents et rapprochés. Ce danger incontestable exige notamment la mise en place de programmes de renaturation et de revitalisation de cours d’eau dans de nombreuses régions du monde. Le financement d’infrastructures et de projets d’aménagement, fluviaux ou lacustres, implique la participation de nombreux acteurs, liés de près ou de loin à l’action publique.

Comme le démontre le beau documentaire de Mélanie Pitteloud, les fleuves se situent au croisement de logiques complexes de protection, de concertation et de patrimonalisation. Ils font figure d’espace fragmenté, autour desquels se déploient divers protagonistes, organisations et activités potentiellement en compétition dans l’utilisation de leurs ressources.

Prévoir les conséquences de la troisième correction
Pour les agriculteurs qui se sont mobilisés contre le projet de troisième correction du Rhône, les travaux prévus par les cantons du Valais et de Vaud jusqu’en 2045 (approuvés en 2015 en Valais suite à un référendum) représentent une menace. Les améliorations foncières dites «intégrales», sous la forme de modifications liées à l’arrosage, à des réaménagements routiers et parcellaires ne compensent pas, à leurs yeux, la confiscation d’une partie de leurs terres. «Nous allons perdre tout simplement notre outil de travail», s’alarment-ils.

Sans reprendre entièrement à son compte le point de vue des agriculteurs interviewés, Mélanie Pitteloud relaie leur préoccupation. Ce faisant, elle se fait aussi l’écho d’une angoisse plus profonde. Cette dernière est probablement liée au triomphe de la modernité urbaine dans notre univers quotidien et notre imaginaire. La voix-off évoque en effet ce sentiment d’inconfort que peut susciter le spectre d’une densification extrême de la plaine du Rhône. Que ce soit au profit des habitations ou d’un lit de fleuve élargi, le Valais pourrait devenir, à terme, une seule grande ville traversée par le Rhône!

La hantise de la dé-végétalisation et de la déshumanisation pousse Mélanie Pitteloud à explorer, par un détour historique, les représentations du Rhône des Valaisans, du XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui. A cet égard, les vues aériennes et les cartes anciennes, dont celle détaillée et colorée de Napoléon, sont utiles. Les traces documentaires visuelles (gravures, photographies) de la plaine du Rhône avant le premier chantier de correction font, par contre, curieusement défaut. Après la grande crue de 1860, la première correction permet un gain important en terres cultivables, arbres fruitiers et cultures maraîchères. A une époque où de nombreux Suisses sont contraints de tenter leur chance outre-Atlantique pour fuir la famine, le chantier a un effet socio-économique stabilisateur. Au XXème siècle, les peintures d’un Biéler ne font apparaître le Rhône qu’en arrière-plan.

Comme le souligne un texte très imagé, drôle et caustique de Raymond Farquet, lu dans le film par l’écrivain et poète valaisan Jérome Meizoz, le Rhône occuperait tout sauf une place de choix dans l’univers mental des Valaisans. Il ne parvient pas à susciter leur sympathie ou à gagner leur affection.

Le spectre de la mort
Est-ce en raison des gros efforts que la collectivité a dû consentir pour contenir le fleuve sur plusieurs générations? Les grands travaux d’endiguement du deuxième (1930-1960) et troisième chantier de correction (à partir de 2015) sont, en tous les cas, les conséquences de plusieurs crues dévastatrices. Ils ont été exécutés sans prévoir des aménagements de loisirs et de plaisance. C’est pourquoi notamment, ils alimentent, semble-t-il, un sentiment d’aliénation persistant. Les Valaisans auraient pourtant aussi de bonnes raisons de surmonter ce désamour relatif. «Il existe, par exemple, dans la région de Fully et de Saillon, entre Sion et Martigny, des zones où il est très agréable de marcher au bord du fleuve. On peut s’y balader à vélo, en roller et on peut y croiser de nombreux promeneurs de chiens», souligne Mélanie Pitteloud.

Lors du tournage de son film, la réalisatrice a souvent croisé le regard de badauds apeurés ou inquiets par sa présence, pour des repérages, au bord du fleuve. La réalisatrice explique que cette réaction l’a poussée à aborder de front la délicate thématique du suicide dans son documentaire. Les corps retrouvés dans le fleuve chaque année sont nombreux. Une fois par année, dans le village de Saillon sur la colline de Farinet et en pleine nature, une messe est prononcée en l’honneur de “L’inconnue du Rhône”. Des pétales de roses sont jetés sur le fleuve. Cette tradition remonterait à 1978. Cette année-là, plusieurs familles perdent un de leur proche. Elles soupçonnent que ces derniers ont mis fin à leur jour en se jetant dans le fleuve. Elles ne parviennent cependant pas à s’en assurer au travers d’une autopsie de cadavre. Depuis lors, une sépulture, collective et symbolique, a été inaugurée dans le cimetière communal. Elle joue un rôle réconfortant pour de nombreuses familles. «Selon la police cantonale, entre trois et cinq personnes disparaissent sans être retrouvées chaque année en Valais», souligne Mélanie Pitteloud.

La sérénité contemplative du pêcheur
A l’opposé de cette expérience tragique, Dans le lit du Rhône nous introduit à d’autres dimensions symboliques de notre condition humaine. Le film documente plusieurs actions importantes de maintien de la faune et de la flore du Rhône, en suivant notamment des pêcheurs occupés à la fécondation artificielle de truites. L’œil bienveillant de la caméra nous introduit dans le bel univers de l’un de ces derniers. Pour ce pêcheur, la fréquentation de l’eau du Rhône représente une expérience à vivre le plus souvent possible, un sentiment de bien-être ressenti du fait du lien profond unissant l’homme et son environnement. Etre en harmonie avec la nature permet par exemple de savoir distinguer le comportement du poisson sauvage de celui d’élevage. La compréhension intime de la nature et de sa complexité invite l’homme à mieux la respecter. Le mérite du film de Mélanie Pitteloud est de nous rendre attentif à cet enseignement, tout comme aux rapports ambivalents que l’homme entretient avec l’espace qui l’entoure.

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A voir notamment au Zinéma de Lausanne et au cinéma Bio de Carouge (avec une projection en présence de la réalisatrice le 28 février)