Les prix Nobel et la place des femmes

La chronique féministe • C'est une véritable euphorie qu’a provoquée l’annonce du prix Nobel décerné aux astrophysiciens Michel Mayor et son ex-doctorant Didier Queloz (devenu professeur depuis) pour leur découverte de la première exoplanète, située à 51 années-lumière de notre soleil.

Décédée en 1958, 5 ans après sa découverte de la structure de l’ADN, Rosalind Franklin n’a pu être associée à Watson, Crick et Wilkins qui reçurent le Prix Nobel en 1962. (Robin Stott)

C’est une véritable euphorie qu’a provoquée l’annonce du prix Nobel décerné aux astrophysiciens Michel Mayor et son ex-doctorant Didier Queloz (devenu professeur depuis) pour leur découverte de la première exoplanète, située à 51 années-lumière de notre soleil. On peut dire que l’Académie suédoise aura mis le temps pour récompenser une découverte qui a passionné non seulement les scientifiques mais tous les habitants de la Terre. Depuis qu’ils observent le ciel, les humains se demandent s’il y a d’autres planètes autour des étoiles et s’il y a une vie ailleurs. La vie, on la suppose, mais désormais, les exoplanètes, on en est sûr, puisque depuis 1995, les scientifiques en ont découvert 4000 autres.

Ce prix Nobel, ajouté à celui de chimie remis il y a deux ans au Vaudois Jacques Dubochet, sont un sujet de fierté, tant pour les scientifiques concernés et les deux universités de Lausanne et Genève que pour les citoyen-ne-s suisses, notamment lémaniques.

C’est l’occasion de se pencher sur la place des femmes parmi les récipiendaires. Depuis qu’il existe, en 1901, le prix Nobel a été attribué à 3 femmes en physique, 5 en chimie, 12 en médecine, 2 en économie, 15 en littérature, 13 pour la paix, soit 50 en tout, moins de 8%, même pas une femme par année.

Mentionnons les plus connues, dont Marie Curie, qui l’a obtenu deux fois: en physique en 1903, avec son mari Pierre, pour le phénomène des radiations, et en chimie en 1911, pour la découverte de nouveaux éléments: le radium et le polonium. Françoise Barré-Sinoussi en 2008, avec Luc Montagnier, pour leur découverte du VIH.

En littérature, quelques noms que l’histoire a retenus: l’Américaine Pearl Buck en 1938, la Sud-Africaine Nadine Gordimer en 1991, l’Américaine Toni Morrison en 1993 (décédée récemment), la Britannique Doris Lessing en 2007, la Canadienne Alice Munro en 2013.

Le Nobel de la paix a été attribué en 1905 à l’Autrichienne Bertha von Suttner, récompensant son action au sein du Bureau international de la paix et son ouvrage Die Waffen Nieder! En 1946 à l’Américaine Emily Greene Balch, qui a créé la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté. A Mère Teresa en 1979 pour son œuvre envers les pauvres et les malades en Inde. En 1991, à la Birmane Aung San Suu Kyi, grâce à sa lutte non violente pour la démocratie et les droits humains. En 1997 à l’Américaine Jody Williams et sa Campagne internationale pour l’interdiction des mines antipersonnel. En 2014 à la jeune Pakistanaise Malala Yousafzai, 17 ans, saluant sa lutte pour le droit de toute enfant à l’éducation. En 2018 à l’Irakienne Nadia Murad, couronnant ses efforts pour mettre fin à l’emploi des violences sexuelles en tant qu’arme de guerre.

Cette année, la Franco-Américaine Esther Duflo a reçu celui d’économie, pour une nouvelle approche sur la meilleure façon de réduire la pauvreté dans le monde. Elle est la seule femme présente sur le podium 2019, avec 13 hommes. Car si la Polonaise Olga Tokarczuk est distinguée, c’est pour rattraper la non-attribution du Nobel de littérature en 2018, à cause d’une accusation de viol et de conflits d’intérêt impliquant des membres de l’Académie.

Ce résultat est particulièrement décevant, surtout dans le contexte actuel où, conséquence de #MeToo, la société est plus attentive à la place des femmes. Si l’on regarde de près l’attribution des Nobel aux femmes, on constate qu’à part celui de littérature, il n’est presque jamais décerné à une seule, mais qu’il est partagé, bien plus souvent que pour les hommes.

Aucune récompense individuelle en physique et en économie. Elles ne sont que 3 à avoir reçu seule le Nobel en sciences et 6 pour la paix. Concernant celui-ci, 11 ont été récompensées en groupe, contre 45 hommes individuellement et 45 en groupe.

Sur les 247 prix partagés entre deux ou trois lauréats, 29 le sont par des femmes, soit plus de 11%, une surreprésentation alors qu’elles ne sont que 5% des récipiendaires. Plus de la moitié d’entre elles ont reçu une récompense en couple ou dans le cadre d’un groupe. C’est le cas en 2019, puisque la lauréate Esther Duflo est l’épouse d’Abhijit Banerjee, avec qui elle partage le prix. Sur l’ensemble des 610 personnes récompensées dans les matières scientifiques, seules 0,5% sont des femmes honorées à titre individuel (contre 24% d’hommes distingués seuls).

Une fois de plus, on assiste à un déséquilibre entre les sexes. Si elles restent moins nombreuses dans les branches scientifiques (la situation change depuis quelques années, et elles s’inscrivent en plus grand nombre en médecine que les hommes), elles ne sont pas moins bonnes ou inventives dans la recherche. Mais elles souffrent, dans ce domaine comme dans d’autres, du sexisme qui traverse la société.

Voici des exemples de laissées-pour-compte: Lise Meitner, mère de la fission nucléaire, donc de la bombe atomique, non primée alors qu’Otto Hahn reçut (seul) le prix Nobel de chimie en 1944; Jocelyn Bell, découvreuse des pulsars, non récompensée alors que son directeur de thèse Antony Hewish le fut en 1974.

Le cas de Rosalind Franklin est également célèbre, mais un peu différent: décédée en 1958, 5 ans après sa découverte de la structure de l’ADN, elle n’a pu être associée à Watson, Crick et Wilkins qui reçurent le Prix Nobel en 1962. Le Prix n’est en effet pas décerné à titre posthume, mais son nom n’a même pas été cité par l’Académie ni par les deux lauréats!

Ceci est le résultat du sexisme qui règne de l’enfance à l’âge adulte: dans la famille, on pousse le garçon, on retient la fille; les manuels scolaires continuent à être sexistes: les garçons sont actifs et valorisés, les filles sont passives et peu valorisées; la société véhicule des préjugés sur les aptitudes et les rôles des deux sexes, les filles ne seraient pas bonnes en sciences, par exemple. Cela se confirme dans le choix des apprentissages: les garçons choisissent parmi une centaine de métiers, les filles parmi une dizaine de professions, notamment de services et de soins.

A l’université, elles se tournent davantage vers les langues et les sciences sociales que vers les sciences; majoritaires au début des études, elles sont plus nombreuses à les arrêter, à la suite d’un mariage, par exemple, comme elles sont plus enclines à cesser leur activité professionnelle, ou à travailler à temps partiel, quand arrive le premier enfant.

Vivement une éducation égalitaire, dans tous les domaines, et le partage des tâches éducatives et ménagères!