Danses du temps

SPECTACLE • Féru d’architecture et de danse hors scène, le tandem Gerard & Kelly a imaginé “Clockwork”, performance réflexive sur le temps. Leur démarche est une lointaine héritière de la contre-culture américaine des années 60.

Une danse performormance pour-redécouvrir l'espace, le temps, l'intime et le politique liés au logement. Photo: Martin Argyroglo

Le dada des artistes américains Gerard & Kelly? Interroger des espaces de vie et l’identité de leurs habitants, tout en laissant les spectateurs libres de leurs déplacements autour des danseurs.seuses. Ainsi aux Etats-Unis, ils font dialoguer la danse et les mots avec des œuvres emblématiques de la modernité architecturale. Et en France dans le cadre de La villa Savoye (Poissy) et de l’Appartement-atelier (Paris), deux architectures iconiques de Le Corbusier.

Danse à la maison

Au sortir du semi-confinement qui nous a poussé à redécouvrir nos logements, leurs lignes, perspectives et contraintes, la vision de leur travail minimaliste et répétitif est des plus pertinente et stimulante. Sur leurs paysages dansés et parlés, plane en outre l’ombre de deux chorégraphes humanistes historiques et expérimentales américaines, Simone Forti et Yvonne Rainer.

Clockwork «réfléchit à l’existence domestique, cette dimension d’intimité quotidienne rencontre à Genève un lieu qui n’est pas une maison au sens de La Glass House de Philip Johnson dans le Connecticut ou la maison de Rudolf Schindler à Los Angeles dans lesquelles s’est déroulée la performance par le passé. Il s’agit du simulacre d’une maison dans le Musée d’art moderne et contemporain (MAMCO)», explique Ryan Kelly à Genève.

En d’autres termes, c’est la reproduction de l’appartement parisien d’un «agent d’art». Ceci à des fins de médiation pédagogique et culturelle visant à rendre plus familier aux visiteurs du Musée l’art minimaliste et conceptuel intégré dans un logement reproduit trait pour trait.

Redécouvrir nos machines à habiter

Performance pour deux interprètes – une femme et un homme –, Clockwork mêle mouvements géométriques, sémaphoriques  suivant le déplacement des aiguilles d’une horloges selon un compte précis des mouvements à des souvenirs égrenés par les danseurs. Ces réminiscences sont notamment liées à des relations et rencontres intimes mentionnées avec leur heure de déroulement.

Jouant graphiquement des lignes et volumes et basé sur une observation profonde de l’espace et de la lumière, Clockwork suit un dialogue entre narration et abstraction. Un.e interprète est gardien.ne du temps alors que l’autre use de l’horloge pour raviver souvenirs enfantins, instants d’intimité sexuée ou épisodes de vie à la maison.

Au fil de son exécution, la performance se révèle métronomique sans métronome ni musique. La seule rythmique produite est celle d’une interprète percutant son corps de ses mains et bras. Une forme de percussion organique. Elle accompagne chez l’autre danseur l’exécution d’une vrille méditative. On songe ainsi au mouvement d’une flamme s’affaissant sur elle-même pour mieux renaître.

Précision horlogère

Disposant un ensemble de gestes correspondant à la position des chiffres sur le cadran de l’horloge, Clockwork métamorphose L’Appartement du MAMCO en une machine à scander l’intime et le temps. «La partition parcourt les réminiscences des danseurs associés aux heures de la journée. Elles évoquent l’espace intime, la sexualité ou le foyer familial», souligne Ryan Kelly.

Pour mémoire, L’Appartement est un espace d’exposition singulier. Il s’agit de la reconstitution du logement de Ghislain Mollet-Viéville, qui a déployé à Paris une activité de promotion de l’art minimal et conceptuel. Ce lieu favorise une connaissance plus intime des œuvres qui y sont présentées. Elles sont signées de la première génération d’artistes minimalistes, tels Joseph Kosuth (artiste conceptuel américain connu pour son étude du langage et de sa signification dans l’art) et Sol LeWitt, explorant la relation entre l’art et l’espace pour créer notamment des motifs et des lignes systématisées.

Clockwork est une forme d’ethnographie corporelle et mentale de la maison. «Qu’est-ce que la maison dans nos corps et nos mémoires? La chorégraphie est une séquence de 12 mouvements, qui forment un cadran. Le sommet du cadran ne cesse de changer avec l’arrivée de nouveaux spectateurs dans l’espace», détaille Ryan Kelly.

Sanctuaire

Gerard & Kelly s’intéressent à l’histoire de la part endormie ou somnolente de l’humanité. Ils y découvrent dans l’architecture, l’appartement, la maison, l’immeuble, un de ces «lieux de culture» qui révèle la vérité dernière d’une société ou d’une personnalité Nos maisons en disent long sur nous-mêmes.

D’où la création d’un cycle intitulé Modern Living dans lequel s’inscrit Clockwork. À l’origine de celui-ci, il y a «cette interrogation sur la situation domestique, le domaine primitif de l’abri. Quel type d’architecture existe ou doit exister pour abriter des relations qui ne sont pas dans la norme sociale?», pose Ryan Kelly.

Le second chapitre de ce roman chorégraphique s’est ainsi tenu à la Glass House de Philip Johnson, construite en 1949. «Johnson était un homosexuel dans le placard pendant la plus longue partie de sa carrière. Paradoxalement, Johnson a construit une maison de verre pour abriter sa sexualité – mais dans la forêt du Connecticut», explique Brennan Gerard.

L’esprit de la Judson Dance Theater

Brennan Gerard et Richard Kelly ont débuté leur compagnonnage artistique en 2003. Leurs installations et performances convoquent la chorégraphie, la sculpture, le cinéma, la vidéo, l’écriture, le récit parlé. Cela pour interroger la sexualité, la mémoire et la formation de la conscience queer.

La danse de ce duo d’artistes américains installé en France semble parfois puiser dans l’esprit performatif et de recherches expérimentales rejetant codes et conventions du «mouvement» considéré comme fondateur de la postmodern dance, la Judson Dance Group (appelé aussi Judson Dance Theater).

Ce dernier mêlait plasticiens (Robert Rauschenberg. Robert Morris…), figures théâtrales dont Robert Wilson et chorégraphes (Trisha Brown, Yvonne Rainer, Simone Forti, Lucinda Childs, Steve Paxton…) dans les années 60. «L’ensemble de notre pratique se développe entre les arts visuels et la danse contemporaine. Cette absence de distinction entre ces champs d’expressions artistiques est très similaire à celle des années 60 notamment», affirme Brennan Gerard.

New-Yorkais, Gerard & Kelly ont étudié plus particulièrement avec les Américaines Simone Forti et Yvonne Rainer. Pour mémoire, la danseuse et chorégraphe Simone Forti a exploré la relation entre le mouvement et la parole parcourant ses descriptions de paysages, commentant les actualités mondiales. Elle s’inspire d’observations faites lors de voyages ou dans son jardin potager. La chorégraphe métamorphose l’espace de danse en authentique paysage poétique comme dans Huddle (1961), ne véritable montagne humaine gravie par chaque danseur. Et enseigne la «Logomotion» ou danse narrative, dont se sont souvenus avec ses danses d’esprit conceptuel et minimaliste, Gerard & Kelly.

Le souvenir d’Yvonne Rainer

L’Américaine Yvonne Rainer, danseuse, chorégraphe, théoricienne et cinéaste est une figure de la contre-culture new-yorkaise des années 60. Elle a développé des formes de Protest Dances en résistance «aux horreurs perpétrées par le gouvernement américain» (conflit vietnamien, guerre au Cambodge…).

Chorégraphe postmoderne la plus iconoclaste, elle critique systématiquement les conventions esthétiques. «NON au spectacle non à la virtuosité non aux transformations et au merveilleux et au trompe-l’œil non à la fascination et à la transcendance de l’image de la star non à l’héroïque non à l’anti-héroïque non aux images de pacotille non à l’engagement du performer ou du spectateur non au style non au maniéré non à la séduction du spectateur par les artifices de l’interprète non à l’excentricité non à l’émouvant et à l’ému», écrit-elle en 1964 dans son No Manifesto sur son approche théorique radicale de la danse.

Le cinéma d’Yvonne Rainer auquel elle s’adonne depuis 1972 semble centré sur le langage. Le corps y occupe toutefois un rôle essentiel. Il est profondément ancré dans le présent le plus concret. Discours, texte et images se juxtaposent à un corps investi dans des activités ordinaires et minimalistes. Il induit une représentation corporelle du réel, une «corporéalité». Nombre de dimensions du travail tant chorégraphique que cinématographique d’Yonne Rainer semblent avoir influencé Gerard & Kelly.

Pour Gerard & Kelly «l’héritage de l’art minimal et conceptuel est une part importante de notre ADN artistique sous l’influence du féminisme et des conceptions queer (postulant qu’au-delà du genre – féminin, masculin –, l’individu est déterminé par son environnement socio-culturel, ses choix personnels et son histoire de vie, ndr). Tout cela par le filtre de la subjectivité étroitement liée au politique, au social, à la sexualité et à l’identité», conclut Brennan Gerard.

Bertrand Tappolet

Clockwork. MAMCO, Genève. La Bâtie-Festival de Genève. Du 28 au 30 août au MAMCO-Genève. Interprètes: Tamara Bacci, Ruth Childs, Lenio Kaklea, Ryan Kelly Rens.: www.batie.ch