Aide à la presse trop ciblée?

Suisse • Un paquet d’aide aux médias de 150 millions sur 7 ans a été approuvé par les chambres. Un comité de droite de Suisse alémanique pourrait attaquer la loi par référendum.

40 millions seront attribués aux grands groupes pour le portage matinal de leurs journaux. (S. Booth)

«Nous nous réjouissons que cet objet ait enfin été adopté par le Parlement fédéral. C’est un pas en avant pour la diversité dans le journalisme et les médias», s’enthousiasme Impressum, un des syndicats de journalistes en Suisse. Le projet qui vient d’être ficelé propose notamment une enveloppe de 120 millions pour l’aide indirecte à la presse afin de favoriser la distribution des journaux.

Cinquante millions (au lieu de 30 anciennement) sont alloués à des tarifs postaux préférentiels pour les quotidiens et hebdomadaires de la presse locale et régionale (ce qui concerne Gauchebdo). Trente millions (au lieu de 20) seront aussi dévolus aux journaux et périodiques que les associations à but non lucratif adressent à leurs abonnés, à leurs membres ou à leurs donateurs et qui sont distribués normalement (presse associative et presse des fondations).

Prime à Tamedia

Quarante millions seront finalement enfin octroyés à la livraison matinale des journaux livrés par porteurs privés et enregistrés auprès de l’autorité fédérale. Mise en garde du syndicat Syndicom: «Ce sont toutefois surtout les grands éditeurs comme TX Group (Tamedia) et CH-Media qui en bénéficient et qui doivent donc en assumer les responsabilités. Ils sont appelés à maintenir leurs titres et rédactions régionales sur les différents sites et à mettre fin aux suppressions d’emplois dont ils sont coutumiers. Il est incompréhensible que, malgré ces nouvelles subventions, on procède dans le même temps à des licenciements collectifs dans les rédactions et auprès du personnel technique des rédactions», rappelait-il en mars.

Dans une enquête du journal en ligne Heidi.news (racheté par Le Temps), Marc Guéniat estimait que Tamedia «raflerait 25% de l’aide indirecte, soit 22,8 millions de francs chaque année pendant la période». Pour mémoire, Tamedia est aujourd’hui une entreprise de TX Group et éditeur de la Tribune de Genève, de 24 Heures et du Tages-Anzeiger avec une part de marché de 69% en Suisse romande. Puis, «en deuxième position avec 15,5 millions de francs se trouve CH Medien, une co-entreprise entre les titres régionaux du groupe NZZ et ceux d’AZ Medien. En troisième position, se situe Ringier qui pourrait bénéficier de 7,2 millions d’aide par an. En cinquième place, avec 3,6 millions, figure le premier romand, ESH Médias, qui édite La Côte et Le Nouvelliste», relevait le journaliste d’investigation.

Première en Suisse

Les Chambres ont aussi approuvé un paquet à 30 millions pour les médias électroniques, qui fait l’objet d’une Loi fédérale sur l’aide aux médias en ligne. Le projet vise à favoriser la transition numérique. Il inclut un soutien aux institutions de formation et de formation continue, aux organismes d’autorégulation de la branche et aux agences de presse d’importance nationale comme l’ATS.

«Les aides aux médias en ligne, qui seront obtenues sur demande, concernent la presse électronique, qui dégage des revenus sur internet ou qui reçoit des dons pour les contenus. Ce qui fait que des plateformes comme Watson.ch et le nouveau Blick.ch romand, qui ont un modèle basé sur la publicité, en seront exclus», nous explique Daniel Hammer, secrétaire général de l’association Médias suisses. Celle-ci regroupe des éditeurs de presse écrite quotidienne ou périodique en Suisse romande. «Les pure player (presse «toute en ligne») comme Republick.ch ou Heidi.news ayant des abonnés ou des journaux comme 24Heures ou Le Courrier, qui ont une offre à la fois sur papier et sur le Net, pourront aussi en bénéficier pour leur offre en ligne. Des nouvelles start-up profiteront d’un régime de faveur durant leurs premières années d’existence. Toutes les conditions d’accès à cette aide devront être précisées dans une ordonnance, passé le délai référendaire», explique-t-il encore.

Référendum annoncé

Car référendum il y aura certainement. Sous le leitmotiv de «Non aux médias d’Etat. Non aux milliards d’impôts pour les millionnaires des médias», un petit groupe de politiciens bourgeois s’active. «Nous sommes prêts à cette discussion avec la population, mais le comité référendaire use d’arguments populistes, ce qui est regrettable. Il y a urgence, car les revenus publicitaires des journaux sont aujourd’hui phagocytés par les GAFA et la situation financière de la presse devient critique, raison pour laquelle, il aurait été préférable que cette loi entre en vigueur rapidement. Il faut à tout prix éviter que la Suisse devienne un désert médiatique alors que le peuple se rend aux urnes quatre à cinq fois par an», soutient Daniel Hammer. Pour lui, le prochain combat, à côté du référendum, sera d’obliger les GAFAM à payer pour l’utilisation de contenus rédactionnels.

JDr

Médias en mode copier-coller

Si vous ne fréquentez pas les réseaux sociaux quelque chose a pu vous échapper concernant le groupe Tx (ex-Tamedia) propriétaire de la Tribune de Genève, du Matin, de 24 Heures ou 20 Minutes.
Le 9 juin dernier, naviguant sur les réseaux à la recherche de «ce que les grands médias passent sous silence», une chose attire l’attention. A la lecture d’un article du Matin, intitulé «Emmanuel Macron veut mieux expulser les étrangers irréguliers», puis défilant sur notre fil Twitter, nous tombons sur un article de la Tribune de Genève dont le titre sonne comme familier. En effet, il s’intitule lui aussi, «Emmanuel Macron veut mieux expulser les étrangers irréguliers». Envisageant une coïncidence, nous prenons le temps de le comparer au premier. Il est identique, jusqu’à la photographie qui l’illustre. Seulement trois minutes séparent les deux publications. Il s’agit à l’origine d’un article signé par l’agence de presse française AFP, que l’on peut également lire à l’identique dans les colonnes (web) des journaux 24 Heures et 20 Minutes.

A l’heure où Gauchebdo subit une cure d’austérité qui hier lui a coûté ses couleurs et lui coûtera, demain, de réduire ses postes salariés, voir le premier groupe de presse suisse faire du journalisme copier-coller est un choc. D’autant qu’il s’agit dans ce cas (il en existe d’autres), de relayer la propagande d’un gouvernement qui fait du pied à l’extrême-droite. Au pays du capitalisme libéral, certains ont décidément la «concurrence libre et non-faussée» à géométrie variable.
Profitons de ces quelques lignes pour, à nouveau, vous appeler à soutenir notre journal, qui sans vous ne pourra continuer à exister.

Jorge Simao