Des chevaux et des hommes

CINÉMA • Avec « Botiza », Frédéric Gonseth et Catherine Azad présentent un film magnifique tourné dans les Carpates roumaines.

Avec « Botiza », Frédéric Gonseth et Catherine Azad présentent un film magnifique tourné dans les Carpates roumaines.

Botiza, c’est le nom d’un village
traditionnel de Maramures en
Transylvanie, comme figé dans
le temps, où règnent encore des
valeurs ancestrales de religiosité et
d’entraide fraternelle. Les hommes y
ont un rapport étroit avec leurs chevaux
qui, dans les champs, sur des
chemins boueux ou en forêt, servent
encore aux labours, au transport du
foin ou au bûcheronnage. Mais si le
cheval y apparaît comme un leitmotiv,
le film de Frédéric Gonseth et
Catherine Azad va beaucoup plus
loin. Esthétiquement, avec par
exemple ses images des flancs des
Carpates parcourus par les troupeaux,
il est admirable, et l’on reconnaît
chez le cinéaste l’oeil du peintre.
Ce documentaire présente aussi un
réel intérêt ethnographique : tressage
de la couronne de foin qui va servir à
maintenir les meules, filage de la
laine, choix des plantes que les
femmes utiliseront pour obtenir les
couleurs naturelles de leurs tapis aux
dessins rustiques… Le regard du
couple de réalisateurs, tout en gardant
la distance de l’observateur,
témoigne – ce que l’on avait déjà
perçu dans leurs précédents films –
d’une grande empathie envers les
habitants du village avec lesquels ils
ont su fraterniser. Ces derniers pratiquent
encore une agriculture écologique,
et l’on voit même un groupe de
Suédois venus y chercher un modèle
pour préserver un peu de nature
authentique dans leur pays. La troisième
qualité de cette oeuvre cinématographique
est de dégager souvent
une profonde émotion : ainsi lors
d’une cérémonie orthodoxe
empreinte de ferveur, ou de l’enterrement
d’une grand-mère, ou encore
lorsqu’une petite fille en larmes voit
ses parents partir en Allemagne pour
y travailler.

Car au-delà de cette idylle paysanne,
de ces gestes traditionnels
pleins de noblesse mais qui semblent
appartenir inexorablement à un
mode de vie en voie de disparition,
l’avenir de Botiza est lourd d’incertitudes.
La mine a fermé, il n’y a pas
d’industrie, pas de travail pour les
jeunes, qui paraissent très désillusionnés.
Il faut s’exiler, pour de
courtes ou de plus longues périodes.
Parfois en Suisse, chez des vignerons
de Lavaux pratiquant une viticulture
biologique, et ce n’est sans doute pas
le pire des exodes. Aggravant la situation,
la crise qui sévit presque dans
toute l’Europe ferme des portes, et
bouche de plus en plus l’horizon, non
seulement dans cette commune des
Carpates, mais dans toute la Roumanie.
Avec leurs mots pudiques, les
aînés du village expriment un message
ambivalent : ils souhaitent à la
fois que leurs traditions séculaires
soient maintenues, et que leurs filles
ne portent plus un lourd ballot de
foin… mais « un sac griffé » ! Car le
monde moderne a pénétré à Botiza :
TV, téléphone portable, sexualité des
jeunes plus libre, maisons en béton
remplaçant la belle mais plus fragile
architecture de bois. Comment
concilier, d’une part un idéal de vie
fraternelle et une agriculture qui
témoigne d’un rapport étroit avec la
nature, et d’autre part les progrès
technologiques qui rendraient la vie
dans le village un peu moins dure ?
Cette interrogation sous-tend tout le
film. Enfin, celui-ci bénéficie de la
très belle musique composée par
Alexandre Cellier, le fils de Marcel
Cellier, qui fit découvrir au monde le
virtuose de la flûte de Pan Gheorghe
Zamfir. Une musique roumaine aux
accents si particuliers, jouée encore
par les paysans, après les longues
journées de labeur passées en compagnie
de leurs chevaux.


Botiza (99′) dans les salles romandes à partir
du 27 mars. L’avant-première à Genève sera
suivie d’un débat sur l’agriculture de proximité
(27 mars à 19h au Cinéma Rialto).